Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MONTRICHER/Baselitz offre sa "Malelade" à la Fondation Jan Michalski

Crédits: Georg Baselitz/Fondation Jan Michalski

Il existe certes un livre, dont le visiteur peut voir un exemplaire déployé dans une vitrine. Il y a un revanche peu de mots pour un endroit dédié à l'écriture et la littérature. Conçu en 1989 par Georg Baselitz, «Malelade» reste ce qu'on appelle un ouvrage d'artiste. Comprenez par là que ce gros et large volume se compose de gravures, sur lesquelles se lisent quelques inscriptions. Avec en tête le titre «Malelade», bien entendu. 

Ce vocable inédit (que mon correcteur d'orthographe a aussitôt transformé en «marmelade») constitue un «mot-valise» pour Rainer Michael Mason, spécialiste de l'artiste germanique et commissaire de l'actuelle exposition de la Fondation Jan Michalski de Montricher, au pied du Jura. Cet amalgame concentre selon lui trois idées. Il y a bien sûr «malen», qui signifie en allemand «peindre». Puis vient «malade», mot archaïque qui a gardé son sens en français. «Lade» donne enfin la notion de coffre. Il en subsiste dans la langue de Goethe aussi bien le «Laden» (magasin) que la «Schublade», ou tiroir. Il suffit de faire rentrer le tableau dans le tiroir.

Travailler en miroir

C'est en 1989 que Georg Baselitz, âgé de 51 ans et jouissant d'un prestige international assuré, se met au travail. L'homme grave depuis vingt-six ans. Il a derrière lui nombre d'estampes, dont certaines de très grande taille. «Malelade» n'aura donc rien d'un livre de poche. L'artiste, qui pratique l'inversion du sujet (placé la tête en bas) depuis la fin des années 1960, se sent à l'aise. La plaque de cuivre incisée imprimera le sujet à l'envers. Baselitz peut donc «tout faire lui-même» dans cet exercice de miroir. «Le propos de «Malelade» s'impose», écrit Rainer Michael Mason dans le petit catalogue. «C'est la mise en relation de l'image et du texte créés d'une seule main et d'une seule venue au sein d'un paysage conjoint, au message métaphorique.» 

Quels motifs inclure? On sait que Baselitz dispose d'un répertoire, utilisé à la manière d'un stock. Ce dernier tient pour bonne part du bestiaire. Les aigles hantent l’œuvre comme les chevaux, les chiens ou les cochons. Il y a aussi dans ses toiles des lièvres, des mésanges, des poissons et des singes. Juste avant de s'attaquer à «Malelade», le Saxon avait du reste revisité cette ménagerie dans un cycle de passé 50 peintures, assorties de plus de 140 pastels et dessins. Le lecteur, pour ainsi que le spectateur puisse se voir qualifié de ce terme, retrouvera donc ces animaux dans des gravures considérées par l'artiste comme une «analyse complémentaire».

Sens crypté 

Quel sens donner à ces «Pferd», «Adler» ou «Hund» et compagnie, placés dans un ordre dicté par le déroulé des pages? Le discours doit bien être organisé quelque part. Son auteur donne cependant peu de clés, laissant le visiteur pressé regarder aux murs de Montricher des planches où dominent, comme souvent chez Baselitz, le vert et le jaune. Rainer Michael Mason parle de «rapports mystérieux», de «sens cryptiques», d'«appels et d'échos». «On ne peut s'interdire de deviner, de suivre des récits chez Baselitz, qui se raconte soi-même en faisant uniquement œuvre de peintre-graveur.» Reste que l'interprétation ne possède pas la belle clarté des bestiaires du Moyen-Age. Le langage se voit ici chahuté. Il y a du transgressif et de l'obscur, Cette «fabrique de la fiction» ne délivre ni mode d'emploi, ni posologie. 

Comment l'exposition, qui comporte en outre une dizaine de grandes peintures et une sculpture sur bois, prend-elle possession de l'espace d'exposition de la Fondation Jan Michalski? Plutôt bien. Le lieu se révèle en effet ingrat. Je rappelle que la salle, haute comme une cathédrale, reste tout en longueur. Un gros boyau. La scénographie doit du coup lutter contre ces proportions, si peu en accord avec la présentation d'objets intimes. Ils risquent de s'y perdre, comme ce fut récemment le cas avec les petits papiers de Gustave Roud. Le public (très clairsemé) se félicite du coup que Baselitz voit aussi grand et aussi large. Il est vrai que Rainer Michael Mason connaissait bien le lieu pour y avoir déjà proposé un Henri Michaux.

Travaux aux ralenti 

D'une manière générale, l'architecture de la Fondation Jan Michalski laisse par ailleurs songeur. Situé loin du monde (et sans la moindre flèche d'indication pour y accéder), le bâtiment dénature la région avec ses pylônes, d'où pendront un jour des cabines pour écrivains en résidence. Ce style téléphérique, surmonté d'une incompréhensible dentelle de béton, étonne et détonne dans le paysage jurassien. Les travaux donnent en plus l'idée d'un ralentissement, pour ne pas dire d'une interruption. Je ne vois pas grande différence, dans cet interminable chantier, depuis l'été dernier. Il y a eu un coup de froid. «L'institution n'accueillera pas d'écrivains avant 2017», annonçait déjà la presse l'automne dernier. Il faut dire qu'avec Vincent Mangeat, Vera Michalski a choisi un homme problématique. Nous tenons avec lui notre Jean Nouvel local. Le Vaudois se bat parallèlement avec Jean-Claude Gandur pour une villa mahousse à Tannay...

Pratique 

«Goerg Baselitz-Malelade, Bestiaire d'images de de mots», Fondation Jan Michalski, En Bois désert, Montricher, jusqu'au 15 mai. Tél. 021 864 01 01, site www.fondation-janmichalski.com Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Georg Baselitz/Fondation Jan Michalski): La première page de "Malelade".

Prochaine chronique le dimanche 6 mars. Le Musée Cognacq-Jay de Paris met en lumière un autre bestiaire avec les tableaux et dessins de Jean-Baptiste Huet (1755-1811).

 

 

 

 

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