Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Montrez-nous Abu Zubaydah !

La torture ne dure pas longtemps. Une petite semaine après la publication du rapport (en fait, de son résumé caviardé) sur les «techniques d’interrogation renforcées» de la CIA, la poussière est déjà retombée. Les anciens patrons de l’agence avaient préparé des contre-feux avant même que la courageuse et tenace sénatrice Dianne Feinstein ne dévoile son brûlot.

Qui est responsable de pareilles violations d’un droit international que les Etats-Unis ont coécrit ? Qui doit rendre des comptes ? La probabilité que George Bush, l’ultime donneur d’ordre, ou les exécutants dans les «sites noirs» finissent devant un tribunal est minuscule.

Les seuls punis, ce sont les dizaines de torturés, invisibles dans leur trou de Guantanamo. Il y a parmi eux un Saoudien d’origine palestinienne, âgé de 43 ans, qui est le personnage emblématique de cette inhumaine histoire.

Quand les Pakistanais, aidés par la CIA, ont arrêté Abu Zubaydah le 28 mars 2002 près de Lahore, les Américains étaient sûrs de tenir l’un des chefs d’Al Qaïda, le numéro 3, ou le numéro 4. Blessé lors de sa capture, il était mourant. Un chirurgien, amené par avion spécial de Washington, l’a sauvé. Et très vite, des agents du FBI sont venus interroger le convalescent. Il était coopératif, il disait des choses, qui ont peut-être conduit à l’arrestation de Khalid Sheik Mohammed, le supposé planificateur des attentats du 11 septembre.

Cet homme qui parle aux fédéraux doit en savoir bien davantage, a pensé la CIA. C’est de ce soupçon que tout est parti. Pour Zubaydah, l’appareil sécuritaire américain, de Langley à la Maison Blanche, a entrepris de développer un module de pratiques tortionnaires, sous un autre nom, en coiffant l’ensemble d’un habillage juridique secret.

Comme la CIA n’avait pas encore toutes les compétences requises, elle a fait appel à un consultant privé qui avait créé, pendant la guerre froide, un programme pour les pilotes américains : ont leur enseignait des techniques pour résister aux interrogatoires musclés qu’ils pourraient subir s’ils tombaient aux mains des services soviétiques. On sait pourtant qu’aux périodes les plus noires, le KGB et ses ancêtres ne cherchaient pas des aveux mais plutôt des confessions dont le tortionnaire et le torturé savaient qu’elles étaient fantaisistes.

Abu Zubaydah a été transféré du Pakistan dans une prison secrète ouverte pour lui, et quelques autres, en Thaïlande. Et la torture a commencé, dont les procédures sont maintenant connues : isolement total dans une cellule glacée ou surchauffée, dans une musique assourdissante et permanente, sans autorisation de dormir ; enfermement dans une boîte, longues postures épuisantes, abus sexuels et menaces de mort, enfin suffocation (waterboarding), que Zubaydah a subie 83 fois, dans les vomissements et jusqu’à la perte de conscience.

Après des semaines de ce régime, les interrogateurs ont conclu que le prisonnier torturé n’avait en fait plus rien à dire, et qu’il n’était sans doute pas le personnage important qu’on croyait. Zubaydah avait bien dirigé un camp d’entraînement en Afghanistan, mais il ne dépendait pas directement d’Al Qaïda. C’est ce que révèle le rapport de Dianne Feinstein, et que la CIA avait dissimulé, après avoir détruit les vidéos tournées pendant les séances de torture.

Le Palesto-saoudien n’est sûrement pas un ange. Mais que lui reprochent les Etats-Unis ? Il n’a apparemment pas contribué au 11 septembre. Aucune charge n’est pour l’heure retenue contre lui. Au cours des ses douze années d’enfermement, il est devenu – comment ? – borgne. Et il est possible que d’anciennes blessures au cerveau aient fait de lui un homme diminué.

Alors, si personne n’est tenu à Washington pour responsable de ce qui s’est passé dans les sites noirs, les hommes qui y ont été mal traités – l’un d’eux jusqu’à la mort – devraient sortir de leur nuit. Abu Zubaydah devrait paraître et parler.

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