Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MONTPELLIER/Le Musée Fabre "donne à voir" Picasso en 14 moments

Crédits: Musée Fabre, Montpellier 2018

En 2017, il y aurait eu quarante expositions Picasso dans le monde. Cela faisait déjà beaucoup. Certaines d'entre elles faisaient déjà partie du programme «Picasso Méditerranée», lancé par le Musée parisien voué au maître espagnol. En 2018, ce projet connaît son apothéose. Il y aura moins en 2019. Laurent Le Bon, directeur du Musée Picasso, sera parvenu à fédérer soixante lieux. Il s'agit pour lui de démontrer à quel point Pablo restait «obstinément méditerranéen». Il fallait le prouver «sur toutes les rives» de cette mer interne. Inutile de dire que la côte africaine ne s'est pas retrouvée partie prenante. Sur le programme officiel, je n'ai vu citer ni Alexandrie, ni Alger, ni Tunis, ni a fortiori une ville libyenne. L'audace a tout de même ses limites. Le partenariat le plus exotique me semble Izmir, en Turquie. Tout le reste demeure sur l'aire occidentale. 

Evidemment que c'est trop! En Provence, les expositions Picasso se touchent presque en ces mois de juillet ou d'août. Claude Picasso, fils de l'artiste, a du reste récemment tiré la sonnette d'alarme. On est en train de vulgariser son père. Le nom illustre ne devient du coup plus un gage de succès. L'héritier n'a pas tort. A Montpellier, où le Musée Fabre propose l'exposition phare de la série, «Picasso, Donner à voir» n'attire pas les foules. Je ne dis pas que ce soit le désert dans les salles temporaires climatisées comme des réfrigérateurs. Loin de là. Mais il n'y a plus la file d'attente qu'on avait par exemple connu ici pour Courbet ou pour Signac. L'entrée reste fluide, même aux heures de pointe. L'événement Picasso s'est émoussé. Banalisé.

Prêts très importants 

Le musée Picasso a pourtant mis les petits plats dans les grands. Il a consenti des prêts que l'on n'imaginait destinés qu'aux grandes capitales, comme Rome où les Scuderie del Quirinale proposaient il y a quelques mois une rétrospective anthologique sur le Picasso italianisant des années 1915 à 1925. Il y a aux murs occitans de gros morceaux comme «La flûte de Pan» de 1923, «Trois femmes à la fontaine» de 1921, «Le jeune peintre» de 1972  ou «La femme au peigne» de 1907. J'ai cité là trois toiles classicisantes. Il y en a bien sûr d'autres. La manifestation s'articule en effet autour de quatorze moment-clefs, de 1896 (Picasso a alors onze ans) à 1972. Le parcours ressemble du coup à un chemin de Croix dans une église, avec deux stations supplémentaires. Toute une vie.

Le Musée Picasso ne reste bien sûr pas seul prêteur. Le sérieux exigeait des emprunts aussi bien au Museu Picasso de Barcelone, à la Collection Berggruen de Berlin qu'au Kunsthaus de Zurich ou à la National Gallery de Washington, histoire de faire germanique et transatlantique. Il s'agit en général là de pièces majeures, même si un accent bienvenu se voit mis par les commissaires Michel Hilaire (qui dirige accessoirement le Musée Fabre) et Stanislas Colodiet sur le dessin, la gravure et la sculpture. L'homme n'en paraît que plus universel.

Mouvement de la pensée 

C'est bien sûr le renouvellement constant qui doit se voir mis en évidence. Le premier tableau choisi, qui fait l'ouverture, le prouve bien. Il s'agit de la célébrissime esquisse de 1920 où Picasso juxtapose sur une même toile des projets tout à fait réalistes et des compositions cubistes. S'il y a renouveau, il n'existe ainsi aucune progression. L'artiste va et vient d'un style à l'autre, s'interdisant juste une totale abstraction. Tout cela se voit bien sûr nappé de propos du maître. Le bien, avec Picasso, c'est qu'il a tout dit lui-même et ce en quelques mots bien sentis. Pas besoin de paraphrases. J'ai juste retenu quelques phrases. Je vous les livre en vrac. «Il faut inventer de nouvelles inventions.» «Après le trompe-l’œil est venu pour moi le trompe-l'esprit.» «J'en suis arrivé au moment de ma vie où le mouvement de ma pensée compte davantage que la pensée elle-même.» 

L'exposition est belle. Bien présentée. Agréable à parcourir. Elle n'apprend certes pas grand chose. Il n'y a pas, comme on dit, de propos «scientifique». Cela dit, l'affiche annonce clairement la couleur. Elle dit «Donner à voir». Elle ne prétend pas «Donner à réfléchir».

Pratique

«Picasso, Donner à voir», Musée Fabre, 39, boulevard Bonne-Nouvelle, Montpellier, jusqu'au 23 septembre. Tél. 00334 67 14 83 00, site www.musefabre.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h.

Photo (Musée Fabre, Montpellier 2018): La version horizontale de l'affiche.

Un texte intercalaire suit avec "Picasso-Picabia" à Aix-en-Provence. 

Prochaine chronique le samedi 4 août. Les Journées de la photographie de Bienne s'invitent au Parc des Eaux-Vives.

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