Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MONTPELLIER I / Signac prend l'eau au Musée Fabre

Il faut, à ce qu'il paraît, savoir se positionner. Depuis sa réouverture en février 2007, le Musée Fabre de Montpellier a su trouver sa place. J'ignore ou non s'il s'agit du second musée de France. Une dizaine de villes se targuent d'occuper le No 2 après travaux. Ce qui est sûr, c'est que Lyon a réussi sa rénovation et Lille pas, et que Rouen repart d'un bon pied avec Sylvain Amic (ancien second de Montpellier), alors que Marseille conserve tout simplement de la peine à exister. Il faut dire que certains Français renâclent autant à visiter la cité phocéenne que si on leur demandait de passer un week-end à Bagdad ou à Kaboul.

Mais revenons à Montpellier qui possède une fort belle et fort grande institution, avec ses 52 salles, auxquelles s'ajoutent, l'après-midi, celles du musée des arts décoratifs installé juste à côté. Il lui manque juste une digne représentation du XXe siècle. Ce dernier ne saurait en effet se limiter à Soulages, heureux donateur et dépositaire d'une série maousse de tableaux tout noirs. Mais ça peut venir...

Une technique très lente

Montpellier, que dirige Michel Hilaire, organise deux grandes expositions par an, parfois en coproduction. Il y a celle d'été, grand public, et celle d'hiver, plus confidentielle. Le 13 juillet, le Fabre a ainsi inauguré une rétrospective Paul Signac (1863-1935), sous-titrée «les couleurs de l'eau». Elle regroupe des œuvres allant du début des années 1880 aux environ de 1910. L'élément liquide est omniprésent. Il a fasciné le peintre pour deux raisons. Les reflet du soleil convenaient à la technique divisionniste héritée de Georges Seurat, mort en 1891. L'artiste était de plus un navigateur enragé. L'affiche le montre du reste tenant la barre. Un beau tableau de son condisciple Théo van Rysselberghe (1862-1926).

Passionné de peinture (il deviendra aussi collectionneur), Signac atteint très jeune son sommet. Les toiles des années 1888 à 1892 restent sans doute les meilleures. Une salle du Fabre reconstitue ainsi son envoi au Salon des Indépendants de Bruxelles en 92. Il a fallu convaincre les plus grands musées du monde de les prêter. La disparition de Seurat amène le débutant a prendre la tête d'un mouvement. Signac se fait théoricien, en sortant en 1899 son livre-clef «D'Eugène Delacroix au néo-impressionnisme». Les recherches scientifiques sur la perception rétinienne de Chevreul amènent les artistes à juxtaposer des points sur la toile. C'est le pointillisme.

En hommage à Françoise Cachin

Cette technique, à laquelle adhère provisoirement Camille Pissarro, se révèle lente. Il faut beaucoup de points par centimètre carré. Signac élargit donc vite sa touche, et c'est la catastrophe. Avec des couleurs évoquant trop fréquemment le yaourt acidulé, l'artiste multiplie les grands bateaux et les grands ports. Venise et Istanbul succèdent à Saint-Brieuc ou Concarneau. Albert Marquet agira de même en affadissant la palette des fauves.

Assez vilainement mise en scène et pourvues de cartels où l'inepte mot «modernité» revient trop souvent, la rétrospective a le tact de s'arrêter avant le pire. Elle se voit dédiée à Françoise Cachin, petite-fille du peintre (1936-2011). Cette dernière fut en effet le premier directeur du Musée d'Orsay (elle tenait au masculin du mot), puis responsable des Musées de France. Françoise Cachin avait évidemment beaucoup travaillé sur Signac, sur qui elle avait entre autres donné une exposition monographique à la Fondation Gianadda en 2003.

Pratique

«Signac, les couleurs de l'eau», Musée Fabre, 39, boulevard de la Bonne-Nouvelle, Montpellier, jusqu'au 27 octobre. Tél.00334 67 14 83 00, site www.museefgabre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10 à 19h. Photo (DR), le portrait de Signac par Theo van Rysselberghe qui fait l'affiche.

Les bons achats du Musée Fabre

Un musée qui n'achète pas est un musée qui meurt. La phrase s'entend souvent. Elle contient une part de vérité. Encore faut-il avoir les moyens d'acquérir! La chose suppose un directeur (ou une directrice) ayant ait quelque chose dans la culotte et une municipalité prête à dépenser pour autre chose que des élargissements de trottoirs.

Sur la carte de France, on pourrait inscrire les bons et les mauvais exemples. Les tendances différentes aussi. Rennes, que vient de reprendre Anne Dary, complète très bien le fonds en s'axant sur le XVIIe siècle français, son point fort. Lyon, le fief de Sylvie Ramond, qui vient d'échouer à prendre la tête du Louvre, comble en revanche les lacunes. Poussin et Ingres hier. Fragonard aujourd'hui.

Actes volontaristes

Acte volontariste, la restauration sur un grand pied par Montpellier Agglomération du Musée Fabre s'assortit d'une idée d'accroissement des collections. Celles-ci tournent encore aujourd'hui autour du don, puis legs initial de François-Xavier Fabre (1766-1837), beau peintre néo-classique revenu mourir dans sa ville natale. La direction achète ainsi Fabre et ses amis. Parmi les dernières entrées figurent les portraits de Monsieur et Madame Bertin du maître, peints à Florence en 1802-1803. On a de la peine à reconnaître dans ce jeune homme poudré le futur «Monsieur Bertin» d'Ingres.

Autre achat récent, deux immenses toiles de Jean Raoux (1677-1734), récemment passées en vente à Paris chez Sotheby's. L'artiste est de Montpellier. Le Fabre lui a dédié une belle exposition en 2009-2010. Il complète. Les deux tableaux se sont de plus vendus pour une (grosse) bouchée de pain. Voilà comment on mène une vraie politique, même si celle-ci ne se voit pas toujours récompensée. Si les salles de l'exposition Signac sont pleines, celles vouées aux admirables collections permanentes restent, elles, vides. Hélas...

Prochaine chronique le vendredi 9 août. Le  Kunsthaus de Zurich réussit son doublé Vallotton.

Une chronique sur Montpellier contemporain paraîtra le jeudi 15 août. 

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