Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Montebourg, Krugman, et la folie européenne

Paul Krugman est un grand calme obstiné. Dans son blog très riche et sa colonne du New York Times, le professeur nobélisé de Princeton tisse sa toile économique avec une constance impressionnante qui pourrait paraître, s’il n’y mettait tant d’humour, un peu monomaniaque.

A le lire, on se demande parfois si son premier souci n’est pas d’assurer sa postérité comme meilleur disciple, aujourd’hui, de John Maynard Keynes. Et cela le conduit, depuis 2008, à demander aux Européens s’ils ne sont pas devenus fous.

Arnaud Montebourg, qui est malin et sûrement pas dérangé, s’est placé sous la protection de Krugman au moment de provoquer, par sa fronde publique, son éjection du gouvernement français. Trop d’austérité tue la possibilité même de la croissance, s’est exclamé le ministre sur le départ. C’est ce que le professeur ne se lasse pas de répéter.

Cette connivence de la gauche française avec l’université américaine a incité le magazine Business Insider à produire ce titre amusant : «Le gouvernement français s’effondre, et c’est la faute de Paul Krugman.»

Le Nobel à barbiche poivre et sel s’en est amusé. N’empêche que l’apparition de son nom dans la crisette française donne la mesure de son influence ascendante.

Les banquiers centraux viennent de tenir leur raout annuel à Jackson Hole, dans le Wyoming. A Lindau, au bord du lac de Constance, une autre brochette d’économistes de haut vol étaient réunis au même moment pour une réflexion sur la crise. Les oreilles d’Angela Merkel, qui leur a rendu visite, ont dû siffler. A Jackson Hole comme à Lindau, toutes ces têtes assez bien faites (Janet Yellen, Mario Draghi, Christine Lagarde, Christopher Sims, Paul de Grauwe…) semblaient s’être donné le mot pour parler comme Krugman : les gouvernements doivent se joindre aux banques centrales pour stimuler la croissance.

C’est ce que se tue à dire depuis des années le blogueur couronné de Princeton. Dans des polémiques parfois rudes avec ses confrères, Paul Krugman a démonté sans se lasser ce qu’il s’est retenu de nommer le consensus des égarés.

Pour sortir de la crise allumée en 2008, pensaient la majorité des économistes, il fallait imposer des disciplines draconiennes pour réduire les dettes, maîtriser les déficits publics en coupant dans les dépenses, écarter le péril de l’inflation et de l’envolée des taux d’intérêts.

Puisant dans son manuel keynésien dont il connaît chaque page par cœur, Krugman leur expliquait qu’ils faisaient fausse route. En temps de récession, au contraire il faut investir massivement pour stimuler la reprise, et attendre des jours meilleurs pour resserrer les boulons. Les taux vont prendre l’ascenseur ? Chimère ! L’inflation va exploser ? Vous n’y êtes pas ! Regardez plutôt la courbe du chômage : tous ces gens sans emplois, en Europe surtout, c’est un cancer intolérable. Il faut tout entreprendre pour les remettre au travail : ce sera le vrai moteur de la croissance.

Les tenants du consensus orthodoxe sont bien forcés d’admettre, en contemplant l’exemple des Etats-Unis, où un plan de relance (insuffisant, dit le professeur de Princeton) a été développé, que sur les taux et l’inflation, Krugman avait raison. Aujourd’hui, c’est la déflation qui menace.

Cette confrontation, dont il semble sortir vainqueur, Paul Krugman l’appelle le match des too-muchers contre les not-enoughers. Les premiers veulent le moins d’intervention possible dans l’économie en crise. Les seconds – comme lui – disent que les banques centrales et les gouvernements n’en font pas assez.

A Jackson Hole et à Lindau, les not-enoughers ont marqué des points. Et à Paris, Arnaud Montebourg a sauté dans ce bateau pour profiter d’un courant favorable à ses ambitions personnelles. Le paradoxe, c’est que François Hollande, dans le fond, est assez d’accord avec son ministre expulsé. Non pas dans les faits : là, le président est assez orthodoxe. Mais dans ses conversations avec Angela Merkel qu’il aimerait convertir à davantage d’intervention volontaire et à moins de rigueur douloureuse. Et c’est bien le problème du Français : son flou et son ambiguïté.

Chez Paul Krugman, il n’y en a pas. Ce qu’il écrit et dit est limpide et constant. Et quand il lui arrive de s’être trompé, il ne recule pas devant l’autocritique. On ne peut pas en dire autant de ses adversaires.

 

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