Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Moi, Faraj, futur terroriste ou futur président?

Bonjour, je me prénomme Faraj. Je suis né le 1er janvier 2017. Ma maman Illham m’a donné naissance dans le camp d’Oreokastro, au nord de la Grèce. En compagnie de mon père,Thaer, elle avait fui la maison familiale en Syrie: les hommes en noir de Daesh la terrifiaient. De surcroît, mon père avait tout perdu: son bureau, ses entrepôts, ses stocks – il était négociant grossiste en huile d’olive.

Mes parents sont arrivés en Grèce le 1er février de l’année dernière, à bord d’un petit dinghy qui a failli couler deux fois dans les eaux froides de la Méditerranée. J’ai été conçu dans un camp de réfugiés. Je suis né dans un camp de réfugiés. Et c’est parce que l’on va me «parquer» – des années durant – dans plusieurs camps de réfugiés que je vais connaître un destin assez extraordinaire. Ce sera «mon» destin, mais c’est vous, membres de la communauté internationale, qui allez le façonner et le déterminer.

«L’hypothèse Zarqaoui»

Dans un premier cas de figure, disons «l’hypothèse Zarqaoui», du nom de ce chef d’Al-Qaida en Irak (précurseur du pseudo-Etat islamique), je serai un terroriste:  jeune, déterminé, bien au fait de sa «cause», violent non pas par nature, mais par nécessité et aussi par désespoir. C’est que, voyez-vous, on m’aura fait passer toute ma jeunesse dans des camps dits «provisoires»: d’abord en Grèce, dans ces fameux «hotspots» où l’on gardait à l’intérieur des frontières grecques tous ces réfugiés syriens, afghans ou africains, privés depuis 2016 de toute possibilité d’accès dans le reste de ce qui, à l’époque, s’appelait encore «l’Union européenne» (elle a depuis perdu et son nom et sa structure).

C’est dans ce premier camp de réfugiés que j’ai compris, face à la triste résignation de mes parents, que l’on ne regagnerait jamais notre pays, passé en quelques années sous une domination irano-chiite des plus discriminantes. Puis, renvoyé honteusement en Turquie dans des camps de réfugiés encore plus sinistres et toujours aussi provisoires, j’ai appris le maniement des armes. Dans les années 2037, à l’âge de 20 ans, je suis devenu membre de l’OLS, l’organisation de libération de la Syrie.

C’est en Turquie que j’ai assassiné des diplomates, fait exploser des voitures piégées devant des marchés. Enfin, j’ai rejoint les fedayin du sud de la Syrie. Je me suis battu contre les forces dites «régulières», largement encadrées et financées par l’étranger. Je suis mort un 1er janvier 2038, à l’âge de 21 ans, dans un engagement violent . Je n’avais pas revu mes parents, Illham et Thaer, depuis cinq ans.

«L’hypothèse Mandela»

Il y a une autre possibilité de destinée: celle que nous pourrions appeler «l’hypothèse Mandela, ou l’hypothèse Arafat». Oui, après tant et tant d’années dans ces camps de rétention, je suis devenu un chef terroriste dans les années 2030, et dans les conditions que vous savez. Oui, j’ai eu recours à la violence, j’ai cru en la possibilité d’une victoire par la force et la terreur. J’étais un militant, un chef, et, pour beaucoup de mes camarades, je suis devenu un symbole et une icône depuis que, fait prisonnier par l’armée dite «régulière et officielle» de ce qui n’était pas vraiment mon pays, j’ai passé vingt longues années – 7350 jours précisément – dans les geôles du pouvoir, avant de pouvoir recouvrer la liberté.

C’était en 2057. J’avais depuis longtemps renoncé à toute forme de violence et prôné la réconciliation entre toutes les factions politiques et religieuses de la région. On fit appel à moi, d’abord, comme représentant d’une minorité devenue essentielle au développement et à l’unité du pays. On me sollicita ensuite pour me présenter à l’élection présidentielle. On m’accorda deux mandats. Sur le tard, je revins sur les lieux du camp d’Oreokastro, là même où avait commencé mon destin. 

Terroriste ayant vécu dans la violence et mort au combat à l’âge de 21 ans, ou bien terroriste devenu chef d’Etat ayant prôné puis dénoncé l’usage de la force, et mort dans l’apaisement à l’âge de 82 ans: c’est un choix de destin. Mon destin. Mais est-ce mon choix?

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