Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE / Paris raconte les années Fath, Dior et Piguet

La date du 12 février 1947 est presque aussi connue que celle du 1er août 1914. Ce jour-là, Christian Dior, 45 ans, présente à Paris sa première collection. Elle va à l'encontre de tout ce qui se fait en matière de mode depuis dix ans. Alors que la France connaît encore des restrictions de tissu (qui n'ont jamais frappé les clientes des grands couturiers sous l'Occupation), il impose des jupes corolles, mangeuses de textiles. Ressuscitée des morts, la silhouette en sablier se voit créée par une gaine aussi sévère qu'un corset des débuts du XXe siècle. Le tailleur "Bar" produit tout son effet avec 50 ou 51 centimètres de tour de taille. 

C'est à la décennie prodigieuse, inaugurée en 1947, que se voit consacrée la nouvelle exposition du Palais Gallliera, un peu trompeusement intitulée "Les années 50". Avec le coup d'éclat Dior, relayé par la presse américaine, Paris retrouve sa primauté. New York s'était pourtant mise sur les rangs avec des créateurs aussi doués que Charles James ou Claire McCardell. La Ville Lumière produit à nouveau pour des clientes oisives se changeant trois ou quatre fois par jour. D'où la litanie des types de vêtements imposés. Il ne faut pas davantage confondre la robe de cocktail avec la robe à danser que le tailleur de voyage et celui d'après-midi. On imagine les dépenses...

Un lent déclin commercial

Bouquet final du feu d'artifice qu'aura été la haute couture parisienne entre 1860 et 1970, les années 1947 à 1957 auront occulté un déclin commercial évident. En 1946, la France compte 106 maisons. Il n'en existe plus que 36 en 1958. Dès 1950, il faut réfléchir à une démocratisation. Il y a des tâtonnements avant d'en arriver aux produits dérivés et au prêt-à-porter. Bien des créateurs ne sauront (ou ne voudront) pas négocier le virage. En 1968 encore, Cristobal Balenciaga, à la tête de la seule firme refusant des demandes faute de pouvoir les satisfaire, préférera mettre la clé sous le paillasson. La légende veut que Mona Bismarck, sa meilleure cliente, en ait pleuré de rage dans son lit pendant trois jours. 

Merveilleusement représentée à Galliera avec des modèles dont le 80 pour-cent n'avait encore jamais quitté les réserves, la mode des années 1947-1957 se voit d'ailleurs symptomatiquement marquée par trois décès. En 1951, malade, Robert Piguet boucle sa prestigieuse maison du Rond-Point des Champs-Elysées. Le Vaudois, qui avait formé Dior, Givenchy ou Balmain, s'éteint en 1953. L'année d'après, le flamboyant Jacques Fath s'en va, victime d'une leucémie foudroyante. En 1957, curiste à Montecattini, Dior se voit frappé par une crise cardiaque. C'est la fin d'une époque et le début d'une autre. On sait qu'Yves Saint Laurent, 21 ans, succédera à Christian Dior et que tout se passera très mal pour lui. Trop lourd. Dior a  représenté jusqu'au 50 pour-cent du chiffre d'affaires total de la couture française!

Une jeunese en rupture 

Ce côté funèbre ne transparaît bien sûr pas dans l'exposition du Palais Galliera, qui fait la part belle aux tenues de grand soir, après avoir montré les ensembles plus sages de l'après-midi ou ceux, très colorés, des vacances. Ces dernières n'occupent encore qu'une place marginale dans les collections. Un tort! La civilisation des loisirs est en train de tout bouleverser. Elle amène un vent de jeunesse qui balaiera bientôt les conventions vestimentaires. Succédant aux filles de Saint-Germain-de-Prés, Brigitte Bardot et Françoise Sagan vivent déjà en pull et en pantalon moulant dès 1954... 

Du coup, tout le monde semble vivre "Les années 1950" dans un monde sur mesures renvoyant au passé. Comme s'il était possible d'oublier les années de guerre! Nous ne sentons plus aujourd'hui les différences entre tous ces couturiers hommes, qui ont succédé aux grandes dames de l'avant-guerre: Chanel, Madeleine Vionnet, Elsa Schiaparelli et Jeanne Lanvin. Un reportage de "Paris Match", datant de1950, établit pourtant des nuances au niveau du style. La moindre petite main appelle Fath par son prénom, tandis que les plus proches collaboratrices de Dior parlent de "Monsieur Dior". Le premier crée en short. Le second travaille en blouse blanche. "Dior est une réflexion, Fath un reflet."

Les années Chanel 

Pour sentir une vraie rupture, il faut donc attendre le retour de Coco Chanel, à 71 ans. La dame opère sa rentrée triomphale en 1954 avec une silhouette droite, commune à d'innombrables "petits tailleurs". Elle s'était fait discrète à Lausanne depuis 1945, quand il y lui avait fallu s'exiler pour sa collaboration plus qu'active avec les Allemands. Donnait-elle vraiment à la couture une nouvelle jeunesse? Il semble permis rétrospectivement d'en douter. Chanel incarne le style mémère par excellence. Quand on pense à Fath, on revoit Rita Hayworth moulée dans un fourreau. Avec Chanel, ce serait plutôt Simone Veil. Une femme par ailleurs remarquable dans son genre...

Pratique 

"Les années 1950", Palais Galliera, 10, avenue Pierre 1er de Serbie, Paris, jusqu'au 2 novembre. Tél. 00331 56 52 86 00, site www.palais-galliera-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Parmi les nombreux créateurs oubliés, dont je n'ai pas pu parler dans le corps de l'article, je vous recommande Lucile Manguin et Jean Dessès. Photo (DR): Jacques Fath et ses mannequins, vers 1950.

Prochaine chronique le dimanche 17 août. Vérone fête Véronèse. Logique, non?

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