Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE/Paris expose Jeanne Lanvin au Palais Galliera

A peine adolescente, la Parisienne se voyait surnomée «la petite omnibus» par ses supérieurs et collègues. Aînée onze enfants, elle devait économier chaque sou en livrant aux riches acheteuses leurs chapeaux. Le sobriquet fait partie de la légende de Jeanne Lanvin, aujourd'hui exposée au Palais Galliera à Paris. Il montre que la dame s'est faite à la force du poignet, comme sa consoeur Madeleine Vionnet, partie elle aussi de tout en bas. Pas question pour elles de jouer les horizontales, comme une certaine Coco Chanel... 

Entièrement dédiée au travail, la vie de Jeanne manque du coup de glamour et d'aventures politico-sentimentales. Aussi reste-t-elle peu connue. Je vous la résume donc. La fillette est née en 1867. Elle est employée par différents modistes depuis 1880. Sa pugnacité séduit certaines des clientes. L'une d'elles l'aide à obtenir un petit appui bancaire. Le premier magasin Lanvin apparaît dès 1885 (elle a 18 ans!) rue Saint-Honoré. La firme n'a jamais changé d'adresse depuis.

Chapeaux, puis robes d'enfant, puis couture... 

Jeanne commence logiqument avec des chapeaux. Elle crée ensuite des robes d'enfant, celles qu'elle a imaginé pour sa fille Marguerite (qui deviendra Marie-Blanche, ce qui fait plus chic, lorsqu'elle épousera bien plus tard un Polignac) ayant séduit son public. En 1909, Jeanne accède à la haute couture. Elle crée ses propres teintureries (ah, le fameux «bleu Lanvin»!) en 1923. L'année suivante, elle se met aux parfums, financièrement très profitables. «Arpège» fait un tabac en 1927. Le département homme apparaît en 1926. 

La maison connaît son apothéose dans les années 1930, décennie au cours de laquelle les broderies, devenues trop chères en temps de crise, se voient remplacées par des cloutages étonnants et des subtilités de drapé. Elle ne ferme pas pendant la guerre, ce qui fait partie des non-dits de l'exposition, voire des articles consacrés à Jeanne Lanvin. Les restrictions ne concernent pas la haute couture, ou si peu. Devenue une figure emblématique, avec ces trois autres femmes qui dominent alors ce domaine (Chanel, Vionnet et Elsa Schiaparelli), Jeanne meurt en 1946.

Un droit de regard 

La rétrospective s'arrête là. C'est celle d'une vie, et non pas d'une maison. Celle-ci existe pourtant encore. Reprise par Marie-Blanche, jusque là connue pour son mécénat musical, elle a pour directeur Antonio Castillo de 1950 à 1962. Elle se nomme alors officiellement Lanvin-Castillo. Il s'agit d'un autre tabou. Le nom de Castillo ne figure jamais dans l'historique Lanvin. Après des hauts et des bas (des bas, surtout), le choix artistique se trouve aujourd'hui placé dans les mains de l'Israélo-Américain Alber (sans «t») Elbaz. L'entreprise elle-même a quitté la famille en 1989 pour se retrouver chez L'Oréal. Elle a du coup abandonné la haute couture en 1996. 

Voilà. Passons à la manifestation elle-même. Elle arrive dans un Palais Galliera rénové après celle vouée à Azzedine Alaïa. Le musée de la mode de la Ville de Paris, désormais dirigé par Olivier Saillard, a dû composer avec Elbaz, qui s'est mêlé de tout. La chose n'est bien sûr pas dite ouvertement. Le public se voit prié de le comprendre. Le modéliste a tenu à s'associer. Tout s'est fait «en étroite collboration» avec lui, and so on. L'ennui, c'est que les idées ne sont pas bonnes. Aucune chronologie. Elimination des débuts et des années de guerre. Et il y a la présentation...

Robes à plat dans des vitrines 

Quelle mouche a piqué l'homme? Si certains vêtements se trouvent sur des mannequins, qui en assurent la forme et le tombé, d'autres sont simplement posés dans des vitrines. Le fond de celles-ci se reflète dans un miroir, dressé comme un couvercle de piano à queue, ou plus prosaïquement de cercueil. Comment juger certaines créations? Je dirais du coup que celles des années 1930 me semblent absolument remarquables. Les années 20 me paraissent plus ingrates, avec leurs abus de décor brodé ou pailleté. L'intention de créer des crinolines courtes sous le nom de «robes de style» fait aujourd'hui un peu ridicule. Une crinoline, c'est long! 

L'exposition vaut cependant largement la visite. Celle-ci se complète utilement aux Arts décoratifs. Lors de la démolition malheureuse de l'hôtel particulier de Jeanne Lanvin, dans les années 1960 (Marie-Blanche était morte en 1958), les Polignac offrirent le décor complet de l'appartement privé de Jeanne. Il avait été conçu par Armand Rateau, l'un des grands de l'Art déco, dont la moindre chaise de métal vaut aujourd'hui une fortune. L'appartement s'est vu reconstitué dans ses moindres détails au musée. Le public ne peut pas y pénétrer. Il le devine par les portes et les fenêtres. Un délicieux sentiment de voyeurisme...

Les quatre grandes 

Jeanne Lanvin, dont le célèbre portrait à sa table de travail par Edouard Vuillard, conservé à Orsay, n'a pas traversé la Seine, se voulait en effet proche des artistes contemporains. Elle l'était dans un style nettement plus classique, certains diront plus français, que la flamboyante Elsa Schiaparelli, une proche des surréalistes. Mais du Rateau, c'est tout de même superbe.

Pratique 

«Jeanne Lanvin», Palais Galliera, Musée de la mode de la Ville de Paris, 10, rue Pierre 1er de Serbie, Paris, jusqu'au 23 août. Tél. 00331 56 52 86 00, site www.palaisgalliera.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (RMN) : Le portrait de Jeanne Lanvin à sa table de travail par Vuillard, vers 1935. 

Cet article est accompagné d'un autre, situé immédiatement plus bas dans le déroulé, sur la vente de la collection du marchand de mode «vintage» Didier Ludot. 

Prochaine chronique le vendredi 24 avril. La barbe est à la mode. Pourquoi? Comment? Et pourquoi une mode pour les uns et pas pour les autres?

 

 

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