Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE / Londres sublime le glamour italien au V&A

Aérienne, l'image de l'affiche incarne le mouvement. Son noir et blanc donne pourtant une idée d'intemporalité. La photo pourrait remonter aux années 1960. Elle date de 1991. Il s'agissait de vanter une nouvelle collection de Gianfranco Ferré, décédé depuis après avoir un temps dirigé Dior à Paris. Le "Glamour of the Italian Fashion" n'a pas d'âge. 

Le "glamour" en question fait, pour quelque jours encore, les choux gras du Victoria & Albert de Londres. Un musée ne vivant plus que de la mode. Les costumes hollywoodiens y ont attiré tant de monde que plus personne ne les voyait vraiment. Quant aux habits de scène de David Bowie, ils ont suscité la ruée. Une interminable attente pour des visiteurs pourtant pourvus de billets indiquant une heure d'entrée...

Un petit mensonge historique 

On pouvait craindre le pire de l'exposition actuelle, sponsorisée par Bulgari, le joaillier des stars. "Bulgari est le seul mot d'italien qu'ait réussi à apprendre Liz Taylor", disait d'ailleurs son mari Richard Burton. Comme les autres villes, Londres a été envahie par le prêt à porter "Made in Italy". Il suffit de regarder l'actuelle Bond Street. La chose n'allait-elle pas se révéler promotionnelle? Une main tendue en direction de Moschino, Max Mara & Co. 

Eh bien non! Bien sûr, le parcours, allant de 1945 à nos jours, commence avec un pudique mensonge. La couture italienne serait née sur les ruines fumantes de la dernière guerre. Il en va autrement. Le système s'est mis en place tôt. Imperceptiblement. Modestement. Lentement. Trussardi a vu le jour en 1911, Prada en 1913, Gucci en 1921, Fendi en 1925, Ferragamo en 1928. Il s'agissait de petites entreprise spécialisées. L'étonnant, c'est que nombre d'entre elles restent aux mains des descendants de leur fondateurs. Et que nombre de ces héritiers créent eux-mêmes, à l'image de la richissime Miuccia Prada.

Un comte archi-dynamique

L'"autarcie" décrétée par Mussolini dans les années 1930 a produit un autre effet. Elle supposait l'interdiction, pour les Romaines ou les Milanaises, de s'habiller à Paris. D'où l'émergence de maisons de couture sûres de trouver des clientes. Si Mariano Fortuny faisait déjà courir le monde entier à Venise depuis 1910, avec ses robes indépendantes de toute mode, Germana Marucelli fonctionnait depuis l932 tandis que les Sorelle Fontana, trois dames dont allaient beaucoup parler ensuite, avaient audacieusement ouvert leur boutique en... 1943. 

En 1945, tout le monde était donc prêt. Le départ n'en resta pas moins laborieux. Il fallait s'organiser, comme Paris l'avait fait. Le comte Giorgini s'en chargera en organisant les premiers événements. Le 25 février 1951, les mannequins défileront chez lui, à Florence. Le Palazzo Pitti prendra vite le relais, sous sa noble houlette. Il faut noter la composante aristocratique de la mode italienne d'alors. Elle impressionnera les acheteurs américains, que Giorgini avait su faire venir (le V & A expose ses listes d'invités). Comment ne pas se laisser séduire par le marquis Emilio Pucci, bientôt célèbre pour ses imprimés colorés, qui réside Palazzo Pucci, via Pucci?

Le coup de pouce de Hollywood

L'envol sera aidé par l'arrivée, dès 1949, de stars américaines à Rome. Cinecittà abrite dès lors les tournages de superproductions devenues trop coûteuses pour Hollywood. Le glamour italien, c'est Audrey Hepburn, Ava Gardner et Anita Ekberg. Un échange standard avec Sophia Loren ou Gina Lollobrigida, parties travailler en Amérique. Dans une somptueuse mosaïque incrustée d'extraits de films, l'exposition londonienne montre les images qui ont marqué les esprits, à commencer par celles du mariage du populaire Tyrone Power en 1949. La mariée arborait une robe des Sorelle Fontana, que le monde entier a du coup vue. Nous y revoilà... 

La première partie de "The Glamour of Italian Fashion", présentée avec une rare élégance (notez que cela s'imposait!), tourne donc autour de la haute couture des années 50-60. Mais, comme partout ailleurs, une démocratisation s'imposera bientôt. Le prêt-à-porter apparaît, tourné vers le luxe. Le savoir-faire transalpin se veut artisanal. Souvent même manuel. Chaque région du pays garde sa spécificité. La Toscane, c'est le cuir. Biella la laine. Une carte pleine d'animations l'illustre au V & A. Il s'agit à nouveau de percer en priorité le marché américain. La survie économique semble à ce prix. Pour ne pas l'avoir compris, ou avoir refusé de franchir le pas, bien des maisons fermeront leurs portes dorées dans les années 70. Citons Irene Galitzine (encore une princesse!), Emilio Schuberth ou Carosa. Le génial Roberto Capucci tirera son épingle du jeu élitaire. Plus de collections. Finie la publicité. Il ne créera plus que pour des clientes amies ou des mariages à grand spectacle.

Interrogations sur l'avenir

Bien représentées à Londres, les années 1980 marquent une apogée. Milan, qui a succédé à Rome et à Florence comme capitale nationale de la mode, l'a emporté sur Paris. L'exposition a le courage de s'interroger sur la suite, avec une série d'interviews visibles sur des moniteurs. Que signifie le "Made in Italy" à l'heure de la mondialisation et de la délocalisation? Y a-t-il une relève, tant chez les créateurs que chez les artisans? Un savoir-faire n'est-il pas en train de se perdre? Faut-il continuer à produire du moyen et bas de gamme, alors que les Chinois colonisent ce domaine? Et que penser de la bureaucratie tatillonne du pays et de sa fiscalité décourageante? 

Tout est analysé, tant par des dirigeants que par des juristes, des travailleurs ou la rédactrice en chef de "Vogue Italia". Ces gens ne mâchent pas leurs mots. Une franchise inattendue. La fête visuelle se double d'une réflexion. Que faut-il faire maintenant? Le glamour à l'italienne constitue une énorme industrie, comme le tourisme. Alors, qui, quoi et comment après Armani et Versace, Dolce & Gabbana et Roberto Cavalli? Bonne conclusion pour ce qui se révèle, à la surprise générale, l'une des meilleures expositions de 2014.

Pratique 

"The Glamour of the Italian Fashion, 1945-2014", Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 27 juillet. Site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 21h45. Bon catalogue. Photos (DR): L'image de l'affiche à gauche et une robe des années 1950 à droite. Une certaine permanence...

P.S. J'avais parlé d'un Vermeer mis en vente à Londres. La "Sainte Praxède" a "fait" 6.242.500 livres avec les frais. Les tableaux anciens se sont parfois très bien vendus. Un Francesco Guardi ressemblant à une grande carte postale de Venise a ainsi rapporté 9.282.500 livres chez Christie's.

Prochaine chronique le vendredi 18 juillet. Beaubourg a changé son accrochage contemporain pour raconter "Une histoire". Mouais...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."