Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE/Le Borsalino est en danger de mort. Le pourquoi du comment

Crédits: Reuter

Vous l'avez peut-être lu il y a quelques jours. La firme Borsalino va au plus mal. Ce n'est pas que les chapeaux ne trouvent plus preneur, même s'il s'en fabrique bien moins que dans les années 1930. La maison a même renoué l'an dernier avec les bénéfices. Seulement voilà! Elle traîne une lourd passif, même si 18 millions d'euros peuvent sembler une bagatelle à l'heure où tout le monde parle en milliards. Un juge d'Alessandria (c'est dans le Piémont) a rejeté le 18 décembre le plan de sauvetage proposé par son nouveau propriétaire, créant la panique parmi le personnel. On se demande souvent pour qui la Justice roule en vérité. 

Le couvre-chef fait partie des mythes italiens. Il illustre aussi la vivacité, à travers les générations, de ce pays tenant encore souvent sur des entreprises familiales. Comme Prada, fondé en 1913, comme Ferragamo, qui date de 1927, comme Trussardi, créé en 1911, Bosalino a bravé l'épreuve du temps. Il s'agit même ici d'une histoire plus longue. Né en 1835, Giuseppe Borsalino a lancé son atelier en 1857 avec son cousin Lazzaro. La raison sociale a ainsi pu théâtralement fêter en 2007 ses 150 ans en louant les galeries Vittorio Emmanuele à côté du Duomo de Milan. Ce fut l'heure de gloire avec la présentation de deux nouveaux modèles.

Cinquante deux opérations 

Tout n'a bien sûr pas été qu'un long fleuve tranquille. L'existence de deux cousins antagonistes a même coupé un temps l'entreprise en deux. Il y a ainsi eu à Alessandria, le fief de la famille, deux entreprises Borsalino concurrentes. Mais la demande restait alors telle que la chose n'avait pas d'importance. Alors que la cité totalisait 20 000 habitants, les Borsalino employaient 3000 ouvriers. Tous exécutaient en partie à la machine, en partie à la main, un chapeau demandant 52 opérations étalées sur 7 semaines. Il s'agissait d'un produit de luxe, même si cette notion peut sembler élastique. L'objet n'avait rien à voir bien sûr avec les fourrures de Fendi ou les bijoux de Bulgari. 

Très tôt, Giuseppe avait en effet pensé à une forme d'industrialisation. Son atelier s'était transformé en usine à la fin du XIXe siècle avec l'importation de machines anglaises. L'homme avait tenu à participer à toutes les grandes foires internationales, obtenant de nombreux prix. Le sommet de la courbe a été atteint dans les années 1920. Borsalino sortait alors deux millions de chapeaux par an, contre 750 000 environ vers 1900. On reste aujourd'hui très loin de ce compte. En 2017, la production, assurée par 134 ouvriers, restait d'environ 150 000, même si une coquille (partout répétée) vient d'écrire «150 000 par jour».

Un film en 1970

Tout est cependant relativement bien allé jusqu'en 2015. Un film de Jacques Deray avec Alain Delon et Jean-Paul Belmondo s'était même intitulé «Borsalino» en 1970. La famille Gallo-Menreco-Monticone avait repris les rênes en 1992, tenant bon la barre. La catastrophe s'est produite en avril 2015 quand Marco Monticone, à la gestion hasardeuse, s'est vu accusé de divers délits dont celui d'évasion fiscale. Il a alors fallu un repreneur. Ce fut une société, Haere Equita. La brèche se voyait colmatée. Après Humphrey Bogart, Michael Jackson ou Marcello Mastroianni, Pete Doherty ou Johnny Depp arboraient des Borsalino. Tout serait reparti d'un bon pied sans la dette de 18 millions. Aujourd'hui, tandis que les ateliers continuent leur tâche, il faut donc retrouver un nouvel investisseur, faute de quoi tout pourrait bien définitivement s'arrêter. 

Depuis plus de deux décennies, le «Made in Italy» souffre par ailleurs de divers maux. Si Prada joue les superstars, s'il existe de nouvelles marques allant de Dolce & Gabbana à Moschino, il y a une perte de substance. Une grande et belle exposition du Victoria & Albert de Londres («Glamour of Italian Fashion since 1945») l'illustrait bien en 2014, témoignages à l'appui. Il y a la concentration, les rachats, la perte du savoir-faire manuel et surtout la délocalisation. Peut-on encore parler de «Made in Italy» pour des produits fabriqués là où les salaires sont les plus bas? Un exemple emblématique semble la chaussure. Il ne s'en fabrique presque plus dans des usines situées dans la Péninsule. Une ville comme Ascoli Piceno, dans les Marches, tournait pourtant autour de cette industrie. Il ne subsiste là que quelques ateliers. 

Il y a aussi l'effet contraire, tout aussi ravageur. Par tradition, Prato, entre Bologne et Florence, constituait le pays de la laine. Il l'est toujours. Mais avec quelques contorsions. Toutes les entreprises, ou presque, ont été rachetées par des Chinois faisant travailler d'autres Chinois. Les choses se voient bien sûr faites sur place. Mais, là aussi, s'agit-il bien de «Made in Italy»? 

Photo (Reuter): Une ouvrière travaillant dans l'usine d'Alsessandria.

Prochaine chronique le dimanche 24 décembre. Rome propose une jolie petite exposition autour de Filippo Lippi, mort en 1469.

 

 

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