Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE/Givenchy était aussi un grand collectionneur classique

Crédits: DR

C'était le plus grand couturier français. Par la taille tout au moins. Géant affable et bien élevé, Hubert de Givenchy est mort comme on le sait le 10 mars à 91 ans. Son compagnon Philippe Venet, qui fut lui-même un très honorable créateur de modes, a annoncé la nouvelle avec un léger décalage. La presse («Le Figaro» en particulier, question de clientèle) a accompli son travail depuis. Elle a rappelé le parcours de celui qui avait créé très jeune sa maison en 1952 avec Audrey Hepburn comme muse dès 1953. La petite histoire veut que l'homme ait d'abord été déçu. Il s'attendait à recevoir la grande Katharine Hepburn... 

Le respect inné des nécrologistes a souligné le positif. Une élégance sans faille, qualité pouvant sembler aujourd'hui désuète. Du style, alors qu'on en arrive aujourd'hui au «look». Du savoir-faire aussi, valeur nettement en baisse depuis deux décennies. Pour son dernier défilé en 1995, alors que la firme appartenait déjà depuis sept ans à LVMH, l'homme avait du reste fait monter sur le podium ses 80 ouvrières afin qu'elles se retrouve pour une fois en vedettes aux côté de ces grandes filles peu souriantes et aux grands pieds qu'on appelle des mannequins. L'entreprise Givenchy a depuis dangereusement tangué, passant de John Galliano à Clare Waight Keller avec une période Alexander McQueen. McQueen possédait certes une très (trop?) forte personnalité, mais il semble pour le moins difficile d'affirmer que le Britannique se situait dans la droite lignée de la maison. Une erreur de «casting», par conséquent. Givenchy ne s'était cependant jamais permis aucune critique. ll avait sa dignité.

Un classique 

Formé par Lucien Lelong et Robert Piguet, assistant d'Elsa Schiaparelli mais disciple de Cristobal Balenciaga, Hubert James Taffin de Givenchy laisse un œuvre important et de qualité. Il ne s'agit cependant pas d'un novateur comme ont pu l'être en leur temps Paul Poiret (c'était avant 1914), Madeleine Vionnet (dans les années 1930) ou Christian Dior (à partir de 1947). Les Romands ont pu le constater l'an dernier à Morges, où une exposition en trois lieux honorait son partenariat de trois décennies avec Audrey Hepburn. Le fameux fourreau noir de «Diamants sur canapé» (assuré un million, vu son caractère mythique) constitue un chef-d’œuvre de classicisme. Givenchy, qui a participé à la manifestation, réalisait du reste sans acrimonie son côté dépassé. Mais même son cadet Yves Saint Laurent fait aujourd'hui partie de l'Histoire. YSL a du reste aujourd'hui ses deux musées. 

Peu de journalistes ont insisté sur le collectionneur. Avant Saint Laurent et Pierre Bergé, Hubert de Givenchy a cependant beaucoup acheté, mais pas d'Art Déco. Là aussi, c'est la fin d'une époque. Pour son hôtel particulier rue de Grenelle ou son manoir du Jonchet, le couturier donnait dans «le grand genre», comme on aurait dit sous Louis XIV. Il aimait l'argenterie ancienne (avec un fabuleux lustre du XVIIe) , les meubles de Boulle, les tableaux de maître et les émaux de Limoges. C'était un goût Rothschild en plus strict. François de Ricqlès, à la tête de Christie's France, parle de sa tendance «protestante, un peu janséniste même», ce qui a le mérite de mélanger deux religions en réalité fort différentes. Mais il est certain que de son grand-père (protestant), jadis responsable des tapisseries de Beauvais et des Gobelins, il avait hérité le sens des matières et des traditions.

Grande vente à Monaco 

Ce superbe ensemble a disparu en 1995 déjà. Au moment de sa retraite (active), Givenchy a fait le ménage. Il a libéré un étage, disant avec humour qu'il servirait désormais aux chiens pour courir. La vente s'est déroulée à Monaco, comme par hasard chez Christie's. La multinationale n'avait pas encore l'autorisation d'exercer en France. Les vacations, dont les catalogues constituent aujourd'hui des «collectors», avaient rapporté 155 millions de francs. Un record dans une époque marquée par une récession mondiale. Le couturier avait aussi liquidé son célébrissime Miró (il a fini à Beaubourg, qui possédait déjà les deux autres morceaux de ce triptyque), son Rothko ou son grand Picasso. En mars dernier, il liquidait encore (toujours chez Christie's) les 17 objets commandés en son temps à Diego Giacometti (1). Ils ont «fait» 32 millions. D'euros, cette fois. Là, nous sommes en plein dans la cible contemporaine. Les armoires de Boulle (elles étaient magnifiques) ou les émaux de Limoges (superbes, eux aussi), ce serait plus dur en 2018. 

(1) Hubert de Givenchy avait cependant gardé les projets de tombes pour ses chiens.

Photo (DR): Le grand portrait officiel de Givenchy, très flatteur.

Texte intercalaire.

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