Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE/Du côté de la barbe est à nouveau la toute puissance

«Du côté de la barbe est la toute puissance.» Le vers est dans le fruit. Pour Arnolphe, qui s'adresse en bouts rimés à sa pupille Agnès dans «L'école des femmes» de Molière, «votre sexe n'est là que pour la dépendance.» On se croirait dans certains pays moyen-orientaux actuels, voire dans certaines banlieues françaises non moins contemporaines... 

Quinquagénaire vers 1660, Arnolphe ne porte en fait pas de barbe. Il s'agit pour lui d'une image. Les Français ont été effectivement barbus de François Ier, mort en 1547, à Henri IV, assassiné en 1610. Le rasoir a ensuite refait son apparition, et le barbier avec. Les contemporains de Louis XIII, puis ceux de Louis XIV, ont porté de vagues moustaches, une minuscule barbounette au milieu du menton, et finalement plus rien du tout. La barbe va et vient, même dans ces époques lointaines où les modes, tant féminines que masculines, duraient une bonne génération.

Donner du signe 

En 2015, les barbes refleurissent partout. On n'en avait jamais vu autant depuis la seconde moitié du XIXe siècle, époque austère ou elles étaient supposées faire sérieux. Seuls les domestiques et les acteurs s'en voyaient alors dispensés. Et comme il s'agissait là de gens infréquentables, mieux valait ne pas trop leur ressembler. Tout restait très codifié. Reste à voir s'il n'en va pas de même aujourd'hui. «Les gens cherchent à donner du signe», me rappelle souvent un marchand de vêtements ami. Même l'idée de la décontraction, voire de l'indifférence à l'opinion d'autrui, doit s'afficher en public. L'homme constitue décidément un étrange animal... 

La barbe redevient donc à la mode. Mais attention! Cette dernière se révèle toujours de deux types. Il y a les vaguelettes, celles dont parlent régulièrement les journaux, toujours avides de «tendances» (notez qu'ils préfèrent parler de «trends»). Il existe aussi les lames de fond, se remarquant par définition moins que la surface des ondes. Tout commence lentement, s'impose discrètement et se met à durer, durer.... Il aura fallu une bonne génération pour que la barbe de trois jours d'un Serge Gainsbourg sénescent, pour ne pas dire sénile, se mette à ressembler à celle du «Moïse» de Michel-Ange, ou peu s'en faut. Le temps de s'habituer.

Progression par étapes

Les choses ont donc procédé par étapes, comme pour le Tour de France. La barbe ultra-courte est devenue acceptable, puis socialement valorisante. C'était une manifestation de ce fameux «cool», qui correspond aussi mal qu possible à des temps crispés sur tous les plans. On pouvait se la permettre. Puis la barbe a pris de la longueur, et du coup de l'ampleur. Elle devenait du coup un signe d'affirmation. L'égaliser régulièrement indiquait une volonté de ne pas trop choquer. La laisser s'embroussailler marquait le mépris des convenances familiales et professionnelles. Les mères, volontiers castratrices, et les supérieurs hiérarchiques, souvent dictatoriaux, n'apprécient pas trop cette forme d'indépendance. 

Indépendance, au fait? Pas forcément. Donner du signe signifie la plupart du temps se ranger dans une catégorie. On est original, certes, mais à la manière de... La barbe appartient ainsi à plusieurs tribus urbaines, sur lesquels les ethnologues feraient bien de de passionner au lieu de ressasser des ethnies en voie de disparition. Les motards sont barbus. Les intellectuels aussi. Certains «gays» également. Plus ces faux indépendants que sont les «hipsters». Là, il faut peut-être que je vous explique. Les «hipsters» étaient dans les années 1940 et 1950 des hommes adoptant pour la frime des manières de musiciens de jazz. Ils sont en 2015 ceux qui s'opposent, mais en masse hélas, au «mainstream». Comme vous le savez, tout se dit aujourd'hui mieux en anglais!

Générationnel et inter-générationnel 

L'essentiel reste de savoir combien de temps on reste motard, intellectuel de pointe ou «hipster» de la dernière vague. Et de se demander si ces groupes conserveront toujours les mêmes apparences physiques. Il faut du temps pour découvrir si une mode devient générationnelle, autrement dit portée par un individu durant toute son existence, voire inter-générationnelle. La boucle (ou les boucles) d'oreille pour hommes en arrive(nt) ainsi aujourd'hui à la seconde ou troisième tranche d'âge. Elle (ou elles) a (ou ont) échappé au «relooking» général, même s'il se trouvera toujours des revues (elles mêmes ringardes) pour vous expliquer mois après mois ce qui est «in» et ce qui apparaît désormais «out». Ne les suivez jamais à la lettre. Par rapports aux tendances émergentes, elles ont toujours un tram de retard. J'irai même jusqu'à ajouter qu'adopter des modes fait fatalement de vous un suiveur. Un mot aussi dévalorisant que possible. 

Les barbes vont-elles durer? Impossible de répondre. Disons qu'elles ont déjà plus de trente ans derrière elles. Qu'elles appartiennent à la vision d'eux-mêmes qu'ont certains hommes. Les insécures (qui demeurent, il faut dire, une large majorité) la portent en ce moment parce que d'autres la portent. S'il s'en croise un jour moins, ils auront donc tendance à la supprimer. Complètement? C'est bien entendu l'espoir des fabricants de lames et de rasoirs, comme Gillette ou Wilkinson. Paniquées, ces marques se trouvent derrière les récentes publicités montrant des hommes ayant un barbe en forme de putois ou la rumeur voulant qu'elle soit fatalement pleine de germes. Un mot qui porte, à notre époque où l'hygiène et la santé tiennent de religions.

Les disparitions du siècle 

Mais si, à un moment donné, les barbes de bûcheron se raréfieront, restera pour ces industriels le grand problème. Le menton lisse, idéal social de naguère, assorti d'un «after-shave» coûteux, a-t-il vécu? La question n'est pas si folle que ça. En un demi siècle, on a vu disparaître les nappes des tables et les chapeaux de la tête des dames. La cravate, même si le bruit contraire circule périodiquement, semble en voie de disparition. Allons-nous du coup vers une alternance de barbes longues et ultracourtes? L'avenir, qui sait tout, nous le dira. Photo (DR) : Deux barbes spectaculaires pour un effet de groupe. 

Prochaine chronique le samedi 25 avril. Livres d'histoire, XVIIIe siècle, en compagnie de l'universitaire genevois Fabrice Brandli (qui est barbu).

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