Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MODE/Courrèges, l'homme des "sixties", est mort à 92 ans

Crédits: Peter Knapp

Coco Chanel, qui ne l'aimait pas, l'appelait «l'architecte». Après tout, elle qualifiait bien son disciple Paco Rabanne (1) de «métallurgiste». André Courrèges est mort le 8 janvier, à 92 ans. Ainsi disparaît le couturier français ayant le mieux incarné les années 1960, avec ses chapeaux de cosmonautes (genre coquilles d’œuf), ses jupes ultra-courtes et ses bottines blanches nommées «gogoboots». La presse a réagi de manière diverse à cette sortie de scène. «Libération» est le journal qui l'aura ainsi mise en vedette. Il faut dire qu'il s'agit d'un quotidien générationnel. Ses lecteurs de base frisent la septantaine... 

Courrèges sera en effet devenu une vedette de la mode sur le tard. Il a 38 ans quand il ouvre sa maison, en 1961. Cet ancien ingénieur des Ponts-et-Chaussée (pour faire plaisir à papa) venait de Pau, comme Henri IV. Il était arrivé à Paris en 1945, à 22 ans. Il avait alors décidé de se lancer dans la mode, qui restera sa passion avec la sculpture et le pilotage d'avion. Après avoir suivi les cours de l’École de la Chambre syndicale de couture, il entre ainsi chez Jeanne Lafaurie (1897-1982), que tout le monde a oubliée. Un passage éclair. Le débutant a l'occasion de rentrer bien vite dans la prestigieuse maison Cristobal Balenciaga (1895-1972).

L'art de simplifier 

C'est là qu'il apprend tout, à commencer par simplifier. L'Espagnol se fait l'apôtre du moins. «J'y ai appris une chose par jour pendant cinq ans, puis je m'y suis ennuyé cinq autres années», dira plus tard Courrèges. Il rencontre là Coqueline, sa future épouse (leur fille Clafoutis choisira plus tard se se faire appeler Marie). Une union qui dépassera la sentiment. La maison Courrèges reposera sur ces deux piliers conjugaux. Et, en 1994, c'est Coqueline qui maintiendra en vie une entreprise décadente. 

Il faut dire que tout sera allé vite, avec André Courrèges. Il «explose» en 1965, avec sa collection «The Moon». «Il y a ainsi un avant et un après Courrèges», dit Olivier Saillard, le patron du Palais Galliera, qui ne l'a pourtant jamais présenté dans ce musée de la mode. Le Navarrais impose avant tout une ligne. Les ourlets remontent largement au-dessus des genoux. Mary Quant l'avait déjà fait à Londres, mais pour de la confection bon marché. Le blanc l'emporte dans ces «pantacourts» et ces «combi-shorts» épurés, qui laissent tout de même une place à des embryons de jupes. Plus de talons. Plus de gaine. Plus de soutien-gorge. Le maître veut une femme libre, quitte à la soumettre au diktat, alors nouveau, de la maigreur et de la platitude.

Un triomphe médiatique 

Ce sera un triomphe. Présentée comme une «acceptation du monde actuel», cette mode se retrouve dans les pages de «Elle», photographiée par Peter Knapp (notez que «knapp»en allemand signifie à la limite du trop peu). Les téléspectateurs la découvrent en noir et blanc à la télévision dans «Dim dam dom» de Daisy de Gallard, l'émission culte. Catherine Deneuve, encore mince, s'y risque. Françoise Hardy chante en Courrèges. Il y a, comme ça, quelques années de boom. Il faut dire que celui-ci est alors aussi économique. Le couturier correspond à une époque optimiste. 

Dès le début des années 1970, c'est le reflux. En 1971, les jupes rallongent. Le maxi succède au mini. Une invention de Courrèges poursuit néanmoins sur sa lancée. C'est le pantalon pour femmes. Une enquête du «Figaro», en 1965, indiquait que tous les autres couturiers étaient contre. Il s'impose bientôt partout, pour devenir infiniment majoritaire. N'empêche que les blancs immaculés, qui correspondaient aussi à une vision clinique de l'avenir (pensez à «2001, Odyssée de l'espace» de Stanley Kubrick) ont fait leur temps, comme les touches de couleurs acidulées. Les femmes, qui sont restées peu nombreuses à porter du Courrèges ou ses imitations bon marché, ont passé à autre chose. Elle se sentent plus proches d'Yves Saint-Laurent, qui a en plus su développer un prêt-à-porter relativement économique.

Reprise et nouvelle formule

La maison Courrèges va donc continuer cahin-caha, André souffrant en plus du Parkinson à partir des années 1980. En 1994, il remet les clés à Coqueline, continuant à dessiner quelques collections. La dernière d'entre elle défilera en 2002. En 2011, Coqueline vend la maison, ou ce qui en subsiste, à eux hommes d'affaires, Frédéric Torloting et Jacques Bungert. 

Ceux-ci ont l'intention de la réanimer, comme cela se fait aujourd'hui, avec des bonheurs divers. Il existe un nouveau Balenciaga (qui a dû faire se retourner le maître dans sa tombe), un nouveau Carven (j'en profite pour signaler que Madame Carven vient de mourir à 105 ans) et un nouveau Schiaparelli, la résurrection de l'Italien Emilio Pucci ayant constitué un «flop». Il fallait pour le néo-Courrèges des créateurs. Les repreneurs ont misé sur Sébastien Meyer, 25 ans, et Arnaud Vaillant, 26 ans. Leur première collection a plutôt bien passé la rampe fin 2015. Mais la concurrence se révèle rude, dans un monde qui est devenu celui des boutiques et du prêt-à-porter. 

(1) Rabanne créait des mini-robes en métal.

Photo: La ligne Courrèges en 1965, sans doute photographiée par le Suisse Peter Knapp. Le casque de cosmonaute n'a pas encore fait son apparition.

Texte intercalaire. 

 

 

 

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