Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Segantini brille au Palazzo Reale

C'est un artiste rare et difficile à exposer. La Fondation Beyeler de Bâle s'était cassé les dents, au printemps 2011, en montrant Giovanni Segantini (1858-1899). Les quelques 70 œuvres se retrouvaient sur fond blanc. Il leur convenait fort mal, même si le Grison d'adoption reste le peintre de la neige. L'accrochage donnait en outre une impression de superficialité. Rien n'était fait pour donner à comprendre cet artiste, pris entre réalisme et symbolisme. Il se trouvait installé là comme s'il avait réalisé de pures abstractions. A quoi bon expliquer le choix des sujets? 

Capable du meilleur comme (souvent) du pire, le Palazzo Reale de Milan a eu la bonne idée de confier les rênes à Anne-Paule Quinsac. La dame fait autorité (à tous les sens du terme) sur Segantini. Elle a sans doute disposé de beaucoup d'argent. La place ne lui a en tout cas pas manqé. Dans cet édifice aisément modulable, une grande partie du rez-de-chaussée, côté Dôme, se voit utilisée, alors que Klimt se contentait, il y a quelques mois, de quelques chambrettes au même endroit. L'endroit a été repeint de couleurs très sombres. Les toiles se détachent du coup au point de dégager de la lumière au lieu d'en absorber. C'est magnifique!

Une enfance difficile 

Mais peut-être convient-il, avant de poursuivre, de faire les présentations. Segantini est né en 1858 à Arco di Trento, alors situé dans l'empire autrichien. Il en est parti très jeune, avec sa famille très pauvre, en Italie. Il restera du coup toujours apatride. Orphelin de père et de mère à 8 ans, Giovanni se fait arrêter pour vagabondage à 12. Il passera quatre ans dans une sorte de prison école. Son frère le récupère ensuite. Il pourra ainsi suivre les cours de l'Accademia Brera, à Milan, d'où le sous-titre de l'exposition actuelle: "Ritorno a Milano". 

La suite s'éclaircit. A 21 ans, le débutant obtient un succès considérable avec "Le chœur de l'église San Antonio de Milan". Une composition sombre, avec quelques éclats lumineux. La Fondation Cariplo l'a prêtée pour le début du parcours, qui comprend beaucoup de toiles encore réalistes. Il y a là beaucoup de paysages urbains avec canaux. Il ne s'agit pas de Venise, mais de Milan, qui possède ses "navigli", aujourd'hui réhabilités. L'homme produit aussi des portraits et des natures mortes. Le visiteur retrouve ainsi la fameuse "Oie blanche" du Kunsthaus de Zurich. Un fascinant camaïeu de tons crème et neige.

Paysages dotés d'une dimension spirituelle 

La rencontre avec le paysage à ciel ouvert, où l'artiste plante sa toile même quand elle se révèle gigantesque, peut faire penser à Millet ou au jeune Van Gogh. Il y a la même dimension spirituelle, entendant élever le sujet banal d'une récolte de patates ou de courges au niveau d'évocation de la condition humaine. Des prêts rarissimes sont venus de Minneapolis, du Musée d'art moderne de Rome ou de mystérieuses collections privées. Mais bientôt, il faut à Segantini de l'altitude, d'où son passage aux Grisons avec sa femme et leurs quatre enfants. Plus c'est haut, plus c'est pur. On reconnaît là le mythe montagnard cher à la Suisse. 

Désormais célèbre et recherché, Segantini voit vaste, puis franchement énorme, sauf pour certaines compositions proches du symbolisme Art Nouveau. Si son "Panorama des Alpes", prévu pour l'Exposition universelle de Paris en 1900, se se fera finalement pas, notre mégalomane s'attaquera à un immense triptyque où trois vues alpines, encadrées d'un cadre chargé de petits sujets, diront la vie et la mort. Ce monument restera inachevé. L'artiste succombera dans une cabane de montagne, à 41 ans, face à l'une de ses toiles restée en chantier. On sait que son ami Giovanni Giacometti, le père d'Alberto, terminera certaines œuvres plus petites, en respectant leur style. Segantini relève en effet depuis 1990 du divisionnisme. Un pointillisme à l'italienne. Mais avec des touches tout en virgules, ce qui donne au résultat un aspect autrement plus dynamique.

Une étrange vie animale

Le triptyque n'est pas davantage venu que son esquisse au crayon de Saint-Moritz. Le musée consacré par les Grisons à son artiste ne peut tout de même pas se dépouiller. La triple toile se voit évoquée par une vidéo. Autrement, presque tout est là, sauf la série des "Mauvaises mères". C'est l'occasion de retrouver des paysans et des bovins singulièrement rapprochés. La femme et l'enfant équivalent pour Segantini à la vache et son veau. Il y a là du panthéisme. Segantini voit le sacré partout. Une tendance de l'époque, du reste, où l'art religieux semble à réinventer. Giuseppe Pellizza da Volpedo multipliait ainsi les moutons, qui devenaient autant d'agneaux mystiques. Alors, pourquoi pas un "Ave Maria en barque", avec tout le troupeau? 

Particulièrement réussie, l'exposition doit se découvrir lentement. Chaque tableau nécessite une appréhension. Notons que le public a le temps. Ni le Van Gogh, ni le Chagall programmé dans d'autres ailes du Palazzo Reale ne valent mieux qu'un simple coup d’œil.

Pratique

"Segantini, Ritorno a Milano", Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 18 janvier. Tél. 003902 0202 , site www.mostrasegantini.it Ouvert le lundi, le mardi, le mercredi et le vendredi de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis jusqu'à 22h30, le dimanche jusqu'à 21h. Photo (Palazzo Reale): L'image neigeuse choisie pour l'affiche de l'exposition.

Prochaine chronique le samedi 20 décembre. Il y a cinquante ans, c'était "Expo64" à Lausanne. Un gros livre en dresse le bilan. Toute une époque...

 

 

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