Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Partie carrée pour les dames des Pollaiolo

Comme les manchettes des journaux, les affiches d'exposition sur-vendent ordinairement le produit. Il s'agit d'appâter le chaland. Souvent échaudé, ce dernier finit logiquement par espérer moins que promis. 

Dans ces conditions, l'amateur attend peu de choses de "Le dame dei Pollaiolo", proposé jusqu'au 16 février dans les salles basses du Museo Poldi Pezzoli de Milan. Il n'existe que quatre portraits de femmes donnés de manières sûre à Antonio (vers 1431-1498), l'aîné des deux frères florentins. L'un d'eux est bien connu dans la maison. Toute la publicité du Poldi Pezzoli se voit axée sur le chef-d'oeuvre de ses collections, parvenu jusqu'à nous dans un état de conservation miraculeux.

Un atelier produisant de tout

En entrant dans le palais, largement remodelé a XIXe siècle (et qui a hélas perdu une bonne partie de ses décors historicisants lors des bombardements de 1943-1944), le visiteur imagine donc découvrir au maximum le carré de dames sur un mur. Eh bien non! L'actuelle présentation regroupe ce qui est transportable des duettistes du "quattrocento" toscan. Les Pollaiolo (qui doivent leur surnom à un oncle marchand de volailles) fonctionnaient sur le principe du grand atelier, développé au même moment par le sculpteur Verrocchio. Leur boutique fournissait de tout aux mécènes et aux collectionneurs. La chose pouvait occuper beaucoup de monde dans l'ombre du maître. Les comptes conservés de Bicci di Lorenzo, autre artiste florentin de l'époque, prouvent la présence chez lui de 20 personnes aux heures de pointe. 

Le rez-de-chaussée du Poldi Pezzoli abrite donc des tableaux, bien sûr, mais aussi des sculptures, de l'orfèvrerie, des gravures, des broderies exécutée d'après les modèles fournis par les deux frères, ainsi que des dessins ou un étendard de procession. Le tout participe d'un même style, qui finit par devenir aisément reconnaissable. Les Benci, dits Pollaiolo (l'autre, mort en 1496 à 53 ans, se prénommait Piero), donnent dans l'héroïque et le dramatique. Ils n'ont pas peur des nudités à l'antique, éclipsées par un bon millénaire de Moyen Age. L'estampe la plus connue d'Antonio, signée, montre une mystérieuse "Bataille de dix hommes nus". Elle fait partie des gravures les plus rares et donc les pus recherchées.

Prêts exceptionnels de Florence

Montée par Aldo Galli et Andrea di Lorenzo, l'exposition a bénéficié de prêts exceptionnels. Le Musée de l'Oeuvre de la cathédrale de Florence étant depuis des âges en travaux d'agrandissement, Milan peut montrer les broderies exécutées pour ses chapes. Il s'est surtout vu confié un immense reliquaire d'argent, qui reste le principal travail des Pollaiolo subsistant en la matière. San Lorenzo, toujours dans la capitale toscane, a envoyé un extraordinaire Christ, récemment restauré. Destiné au départ à des processions, il est fait de matières légères, comme de la paille ou du tissu plâtré, On ne peut que s'étonner, dans ces conditions, de l'avoir vu traverser les siècles intact. Les bronzes présentés non loin de lui semblent autrement plus solides... 

Une dernière salle présente enfin les dames côte à côte. Toutes sont blondes. Toutes exhibent leur profil gauche. Le bon, sans doute.Toutes font enfin des effets de manche, montrant une robe au brocart d'or pouvant bien venir de chez le même couturier. Il existe une étrange ressemblance entre ces quatre portraits exceptionnels, ne serait-ce que par le sexe des personnages. On peignait alors bien davantage d'hommes que de femmes.

Des états de conservation bien divers 

Et pourtant, leur qualité diffère nettement! Celle de Milan, je l'ai déjà dit, reste à l'état de neuf. Diaphane, celle de Berlin est sans doute la plus jolie, mais le panneau se révèle un peu usé. Celle de New York a passé un mauvais quart d'heure entre les main d'un restaurateur. Quant à celle des Offices, elle a repris trop bonne mine sous d'autres pinceaux modernes. Ses joues rouges finissent pas la désavantager, d'autant plus que le modèle ne possédait apparemment pas la même grâce que les autres. 

Il n'en reste pas moins étonnant que d'assister à leur réunion, au terme d'une exposition qui s'est montrée trop modeste dans son intitulé. "Le dame dei Pollaiolo" font partie des rétrospectives d'art ancien les plus importantes de 2014. Et le moins qu'on puisse dire des collections du musée, disposées à l'étage supérieur (Botticelli, Piero della Francesca, Bellini, Guardi...), c'est qu'elles méritent une longue visite.

Pratique 

"Le dame dei Pollaiolo", Museo Poldi Pezzoli, 12, via Manzoni, Milan, jusqu'au 16 février. Tél. 00392 79 48 89, site www.poldipezzoli.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (montage Museo Poldi Pezzoli): Les quatre dames. Celle du Poldi Pezzoli se trouve tout à droite.

Prochaine chronique le mercredi 19 janvier. Que s'est-il passé pour la Genève archéologique en 2014? Dialogue avec le responsable Jean Terrier. 

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