Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Massimilano Gioni présente "La Grande Madre"

Des larmes et du sang. On imagine Anna Magnani en «Mamma Roma» ou Sophia Loren dans «La Ciociara». Une vision pas si fausse que ça, finalement. Les deux actrices sont bel et bien présentes dans «La Grande Madre», que le Palazzo Reale de Milan consacre à l'image de la mère aux XXe et XXIe siècles. Une chose énorme. Le bâtiment restant ce qu'il est, la manifestation doit traverser une bonne partie des appartements historiques du premier étage, encore marqués par les bombardements de 1943 en dépit de restaurations menées en périodes d'euphorie économique. Un cadre difficile, dont il faut savoir tirer parti. 

C'est Massimiliano Gioni qui s'est chargé de cette opération de prestige, en bonne partie financée par la Fondazione Nicola Trussardi. Il a rempli 29 salles, ce qui peut sembler énorme. Cent trente-neuf plasticiens sont présents. Dans leur très large majorité, il s'agit du reste de plasticiennes. Mais tout demeure compliqué dans la vie, surtout avec maman. Le public retrouvera donc aussi Julia Warhol, fermement installée dans la Factory new-yorkaise de son fils. Elle se voit filmée par ce dernier, auquel elle répond vertement. Il est par ailleurs troublant de voir, côte à côte, la reproduction photographique de l'«Œdipe» d'Ingres (1808), provenant du bureau de Freud, et le double portrait du psychanalyste, déjà mûr, avec sa mère Amalia...

Un commissaire aux choix clairs 

Avant de vous tenir par la main pour un petit parcours, deux mots sur le commissaire. Gioni est né en 1973 à Busto Arsizio, non loin de Milan. Basé à New York, il reste très actif en Italie, où il conduit la politique artistique de la Fondazione Trussardi. En 2013, il a ainsi dirigé la 55e «Biennale de Venise». Une édition particulièrement réussie, placée sous le thème du «palais encyclopédique». Cette exposition muséale, tournée sur la production des XXe et XXIe siècles, frappait par la clarté de ses choix, de sa mise en scène et de ses explications. Rien à voir avec le machin un peu foutraque (et résolument politique) conçu en 2015 par Okwui Enwezor... 

L'itinéraire reste donc sagement chronologique à Milan. Il part vers 1900, avec comme flash-back une vidéo montrant les madones et les maternités du passé. Nous sommes encore dans une famille à l'ancienne. D'où la présence des photos de l'Américaine Gertrude Käsebier et d'un étonnant petit film à la Méliès. «La fée aux choux» cherche comme il se doit des bébés dans ces légumes. Il s'agit en plus d'une bande due à Alice Guy-Blaché, la première femme cinéaste du monde, récemment remise à l'honneur en raison de son sexe. En plein dans la cible!

Avortement, anti-conception et matricide 

La suite montre la femme futuriste, surréaliste, abstraite, puis tout simplement moderne. Mais, et c'est là où Gioni fait très fort, cette femme ne se voit jamais détachée de son contexte politique, économique et social. L'art ne se résume pas à de la décoration. Il devient ici manifeste, protestation ou provocation. Une bonne partie des énormes espaces à disposition illustre ainsi le féminisme et sa place dans les revendications de plus en plus manifestes à partir de 1960. Il ne faut pas oublier que sa branche italienne s'est montrée plus agressive que la française, et bien sûr la suisse. Nous étions ici dans une société patriarcale, même si, au Nord, la Madre jouit de pouvoirs bien plus étendus qu'au Sud. Il suffit de voir la bonne société milanaise ou turinoise. 

La mère selon Gioni ne se limite par ailleurs pas à la femme dotée de marmots (et donc de marmottes). L'exposition se penche sur l'avortement, l'anti-conception voire le matricide avec Violette Nozières, l'adolescente célébrée dans les années 30 par les surréalistes qui n'en manquaient pas une. Un hommage se voit ainsi rendu dans des vitrines, sous des œuvres en correspondance signées Francis Picabia, à Emma Goldman, la pionnière du contrôle des naissances, ou à la publiciste Margaret Sanger. Le credo de «The Woman Rebel», périodique des années 1910, était «no Gods, no Masters»... Une affirmation presque plus radicale que celles des années 60.

Deux ans de gestation

L'essentiel, dans cette manifestation dont la gestation a demandé deux ans, ne consiste cependant pas en documentation historique, mais en en créations artistiques. Impossible de citer tout le monde. Le commissaire a en plus su découvrir (comme à la Biennale de 2013) des noms presque inconnus. Si Meret Oppenheim, Diane Arbus, Rosemarie Trockel, Marlene Dumas ou Katharina Fritsch sont des stars, qui a en effet entendu parler d'Andra Ursuta, d'Alina Szapocznikow ou d'Ida Applebroog? 

Il a fallu du coup penser à une nouvelle forme d'explications. Afin de ne pas trop allonger les étiquettes, le visiteur dispose d'une brochure explicative, remarquablement bien faite. Chacun, ou plutôt chacune y a droit à une biographie assez détaillée. D'où un problème de temps. Il y a tout de même 70 pages à lire... Le jeu en vaut cependant la chandelle. J'aurais ainsi passé à côté des sens cachés de l'énorme installation contemporaine de la Jamaïcaine Nari Ward, qui aligne des poussettes abandonnées. Leur présence dans un décor néo-classique à colonnes, les rend encore plus pathétiques. 

Terminons avec le carnet rose. Le curateur n'était pas présent fin août, lors des vernissages. Beatrice Trussardi le remplaçait. A 42 ans, l'homme est devenu père à New York. Il pourra du coup penser à un sujet encore plus ardu dans quelques années, la paternité!

Pratique

«La Grande Madre», Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 15 novembre. Sites www.fondazionenicolatrusssardi.com et www.palazzorealemilano.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, le mardi, le mercredi, le vendredi et le dimanche de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis jusqu'à 2h30. Le Palazzo Reale montre en outre Giotto et les chefs-d’œuvre du musée de Budapest. Je vous parlerai prochainement de Giotto. Photo (DR): Massimilano Gioni, portrait pris en marge de la Biennale de Venise en 2013.

Prochaine chronique le mercredi 28 octobre. Paris grouille d'expositons. Impossible de tout voir. Mon top-ten de la rentrée. Les haut et les bas.

 

 

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