Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo Reale se penche sur le symbolisme. Une réussite!

Crédits: Palazzo Reale, Milan

Serait-ce la rentrée en grâce? Le symbolisme semblait confiné aux salles du Musée d'Orsay. Après la belle rétrospective du Kunstmuseum de Berne en 2013 (1), avec la Suisse comme pivot, voici celle du Palazzo Reale de Milan. Enorme, elle aussi. Elle excède en taille la troisième grande manifestation récente du genre, au Palazzo Zabarella de Padoue, en 2011-2012. Cette dernière exposition se contentait de la seule Italie, terre beaucoup plus symboliste qu'on pouvait le croire. Voilà qui fait beaucoup de tableaux en quelques années... 

Tout le monde est d'accord sur les dates du mouvement, né d'une réaction contre le matérialisme ambiant, à la fin du XIXe siècle. Face à l'industrialisation, il fallait revenir à des valeurs esthétiques et morales. L'Angleterre avait choisi dès 1850 une sorte de retour à un Moyen Age avec les Préraphaélites. D'autres voies étaient possibles, du mysticisme au panthéisme en passant par un éloge de la décadence. Si tout commence vers 1880 pour se terminer avec la déclaration de guerre en 1914, le contenu du symbolisme varie donc d'un artiste à l'autre, d'un pays au suivant. Précurseur de sa redécouverte dans les années 1960, Philippe Jullian en avait dressé la carte avec humour dans son «Esthètes et magiciens» de 1969. Un livre essentiel et introuvable. Mon exemplaire sort des Puces.

De Chopin à Wagner 

A Milan, ce sont Fernando Mazzocca et Claudia Zevi qui signent «Il Simbolismo» (avec la collaboration pour la partie française de Michel Draguet). Les duettistes ont vu large. Ils ont été jusqu'à se demander à quel point l'Ecole de Pont-Aven, dominée par Gauguin, ou une certaine peinture Nabi, celle de Maurice Denis, entraient dans le mouvement. Ils n'ont pas eu tort. Outre l'irréalisme des toiles, il y a dans leurs sujets assez de spiritualité pour qu'elles se détachent du réel. Marthe Denis au piano ne pouvait jouer qu'une musique distinguée. Elle fait écho à la salle du Palazzo Reale montrant des œuvres inspirées par Chopin, Beethoven et l'inévitable Wagner. 

Débuté avec quelques explications citant bien sûr Baudelaire et le manifeste de Jean Moréas publié dans «Le Figaro» en 1886, le gros du parcours propose cependant des créations symbolistes plus «classiques». Il y a de quoi faire. Si la Belgique fut l'une des terres bénies du symbolisme (comme plus tard du surréalisme, qui en prit d'une certaine manière la suite), le mouvement essaima d'un côté jusqu'en Pologne, de l'autre en Catalogne. La Suisse se retrouva du coup prise en sandwich. Fernando Mazzocca et Claudia Zevi font ainsi une pause, dans leur itinéraire de 24 salles, pour montrer un immense Hodler. Seul. Il s'agit de «L'Elu», dans une version peu connue. Elle débarque de Hagen, où un industriel s'était fait construire une vaste villa Jugendstil transformée depuis en musée.

Des noms inconnus

L'exposition est vaguement thématique. Il faut dire que, vu tous les mouvements de l'âme décrits par les symbolistes, il devient difficile de faire entrer chaque tableau dans un compartiment précis. Le propre du symbolisme est d'échapper aux contingences. Dans ces conditions, les commissaires se sont attelés à présenter non seulement des œuvres importantes (de «Les caresses» de Ferdinand Khnopff à l'«Orphée» de Jean Delville), mais leurs redécouvertes. Il y a là des artistes dont nul, ou presque, ne connaît le nom. Je citerai Attilio Mussino, Joseph Middelens ou Gustave Courtois, auteur d'un «Orphée» à la Gustave Moreau dégotté au musée de Pontarlier. Ils ont été préférés à d'autres créateurs plus connus. Nous ne sommes pas dans une intégrale. Le visiteur ne verra du coup ni Gustav Klimt, Carlos Schwabe, ni Augusto Giacometti.

Très aérée, la présentation se veut en effet valorisante. Les murs aux tons sombres jouent du rouge profond, du bleu nuit ou du violet. Les éclairages n'ont du coup rien de forcé. La seule lumière vive est zénithale. Au milieu de chaque salle, elle éclaire un énorme pouf capitonné (d'un goût maison de passe) permettant contemplation, lecture et repos. Il faut bien ça pour mieux voir les pièces exhumées et restaurées pour l'occasion. «Il Symbolismo» a en effet été précédé d'un gros travail de remise en forme. En ont bénéficié aussi bien «Le Péché» de Franz von Stuck, venu de Messine (qui l'a sans doute acquis lors d'une Biennale de Venise) que l'immense «Eroica», à la fois beethovénienne et guerrière, de Gaetano Previati. Ce triptyque, déniché dans une maison pour mutilés de guerre, a connu une résurrection, si j'ose dire.

Le décor colossal de Sartorio 

L'ensemble éblouit. Il n'y a presque de gros morceaux. C'est une relecture du mouvement avec les ajouts qui s'imposaient. La plupart des musées ont prêté, dont Orsay, Bruxelles, Zurich, Rome et Venise, qui n'a pas hésité à envoyer quatre des colossaux panneaux exécutés par Giulio Aristide Sartorio pour la Biennale de 1907, à la manière de bas-reliefs. Manque juste l'une des cinq versions de «L'Ile des morts» d'Arnold Böcklin. Un sujet qui a autant fasciné Freud qu'Hitler, d'Annunzio, Lénine ou Strindberg. La toile est représentée par une dérivation d'un disciple. Elle a le mérite d'en dire long sur l'écho du thème. «L'Ile des morts» a d'ailleurs été reconstituée en 1945 encore par Hollywood pour un film d'horreur avec Boris Karloff, «Isle of the Dead»... 

(1) Elle avait ensuite connu une version un brin modifiée à Lugano.

Pratique

«Il Simbolismo», Palazzo Reale, 12, piazza del Duomo, Milan, jusqu'au 5 juin. Tél. 00392 88 46 52 30, site www.milanoguida.com Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 20h30, les jeudis et samedis jusqu'à 22h30.

Photo (Palazzo Reale): La sirène tentatrice de Giulio Aristide Sartorio.

Prochaine chronique le 22 mars. Rencontre avec Stéphane Barbier-Mueller, qui propose sa collection de monnaies royales et de médailles en or françaises au Musée Barbier-Mueller.

 

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