Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo Reale présente un Albrecht Dürer à l'italienne

Crédits: DR

Tiens, Dürer à Milan! Voilà qui constitue une surprise. Pour ce qui est de la peinture ancienne, les Italiens restent farouchement nationalistes. Beaucoup d'entre eux pensent du reste qu'avant le XIXe siècle il ne s'est rien passé de notable en matière d'art au Nord des Alpes. Les organisateurs de l'actuelle exposition du Palazzo Reale auraient dû le savoir. Ils leur eut fallu imaginer un titre plus racoleur pour cette fastueuse exposition organisée par Bernard Aikema. Devant la caisse et à l'intérieur, il n'y a personne. Quand on se retrouve à trois visiteurs dans une salle, c'est la foule. 

Présentée sur fonds de couleurs sombres, la manifestation se révèle pourtant somptueuse. Il s'agissait de rappeler les séjours d'Albrecht Dürer à Venise. L'artiste de Nuremberg y a passé deux fois. La première assez brièvement en 1494. Il a alors 23 ans et vient de se marier (mais il a laissé sa jeune épouse à la maison). La seconde halte dure en revanche plusieurs années. L'Allemand y reste de 1505 à 1507. C'est ensuite le retour au bercail. Un bercail qu'il quittera pour un séjour tout aussi important pour sa carrière dans les Pays-Bas, au début des années 1520.

Un graveur connu en Italie 

Si l'homme restait un débutant déjà célèbre en 1494, il s'agissait d'une gloire dix ans plus tard. Il devait sa réputation à ses estampes. Ce nouvel art, qui a commencé à se diffuser à la fin du XVe siècle, fait un peu penser (en plus petit, évidemment) au brassage des images amené par le Net à la fin du XXe. Un Italien pouvait du coup voir de ses yeux ce qui se passait dans un autre pays sans avoir besoin de voyager. Et vice-versa. Or Dürer avait fait sensation par ses gravures sur bois et surtout sur cuivre. Dans les pays germaniques, elles servaient de modèles à des sculpteurs. Elles exerçaient aussi leur influence au Sud. Faussaire quasi professionnel, Marcantonio Raimondi tailla 69 copies, qu'il signa du monogramme AD. Il s'en serait suivi à Venise le premier procès en contrefaçon. L'historien Giorgio Vasari raconte la chose dès le milieu du XVIe siècle. Mais l'affaire reste à prouver. 

Ce n'en est pas moins un autre monde que l'Allemand découvre à Venise et à Padoue, avec des excursions probables à Mantoue, à Crémone ou à Florence. Sa surprise commence avec le costume, qui l'a toujours passionné. Dürer dessine, comme peuvent le voir les (rares) visiteurs de Milan, des femmes largement décolletées aux cheveux bien visibles, alors qu'il est habitué à des dames presque en tchador et en hijab. Il découvre aussi dans cette ville métissée, comme on dirait aujourd'hui, un art bien différent. Il se base sur la couleur. La peinture vénitienne, qui se résumait encore à Giovanni Bellini et aux Vivarini lors de son premier séjour, tend à en 1505 se libérer du dessin. Il s'agit désormais de suggérer des profondeurs et des atmosphères. On sait que Dürer, dont une partie de la correspondance a été conservée, admirait beaucoup Bellini. Il n'a cependant que peu suivi sa leçon, gardant son originalité. Mais il faut dire qu'à l'époque, les Italiens appréciaient énormément la peinture nordique (1).

Prêts impportants 

Il n'est pas facile de monter une exposition Dürer, même si Nuremberg a brillamment réussi l'exercice en 2012, en attirant cette fois des foules telles que l'entrée devenait quasi impossible. Bernard Aikema devait en outre se limiter à des périodes précises de sa trajectoire. Il lui fallait plusieurs panneaux indispensables (Dürer en bon Germanique peint sur bois), comme la merveilleuse «Adoration des Mages» de 1504 et le «Portrait de jeune Vénitienne». Heureusement, la première se trouve aux Offices, qui a accepté. Quant à la seconde, aujourd'hui sur l'affiche, elle a été envoyée par le Kunsthistorisches Museum de Vienne. En revanche pas question de faire venir de Prague «La Fête du Rosaire» réalisée pour des marchands allemands de Venise en 1506. Il en existe heureusement une belle copie des débuts du XVIIe siècle. C'est elle qui se trouve au Palazzo Reale, à côté de la lettre du 8 septembre où Dürer raconte qu'il a enfin mis la dernière main à ce tableau. 

Les autres œuvres demeurent en revanche toutes des originaux. Les Thyssen ont prêté «Le Christ parmi les docteurs». Les Offices toujours le portrait du père de l'artiste, exécuté avant le départ de 1494. Il y a beaucoup de dessins prodigieux et même des aquarelles, dont «Le canard» de la Fondation Gulbenkian ou «Le crabe» du Boijmans-Van Beuningen de Rotterdam. Les gravures se voient représentées par des tirages somptueux. Pour donner un cadre historique, il y a même le «Triomphe de l'empereur Maximilien» qui, s'il avait été terminé (Maximilien a eu la mauvaise idée de mourir), aurait mesuré 50 mètres de long, nécessitant une impression de 192 blocs.

Volet vénitien 

Il fallait un volet italien. Bellini, Carpaccio, Previtali, Alvise Vivarini, Jacopo da Barbari et le jeune Titien se sont vus sollicités. L'exercice supposait que ce soit pour des pièces majeures. Un équilibre s'imposait. Celui-ci se voit atteint aussi bien avec le «Salvator Mundi et quatre saints» de Vittore Carpaccio, en mains privées, que par la «Pala Barbarigo» de Giovanni Bellini. Notons que, les premiers jours, ce retable magnifique n'avait pas encore quitté son église de Murano. Lenteur administrative. Il se voyait remplacé par une photo en couleurs grandeur nature. En revanche «La Vieille» de Giorgione était bien là, au milieu des trognes germaniques inspirées par le grand âge. 

Comme menu, c'est donc riche (2). Spectaculaire. Bien mis en scène. Le propos reste en revanche assez mince. Avec l'aide d'Andrew John Martin, Bernard Aikema n'est guère parvenu à donner vie à son sujet. Ce n'est pas une exposition. Il s'agit plutôt d'une collection d’œuvres. Celles-ci se révèlent cependant de premier ordre. Il y en a que peu d'amateurs avaient vues auparavant. Alors pourquoi bouder son plaisir, d'autant plus que ce dernier ne se voit précédé par aucune ascèse? Ce n'est pas courant d'entrer du premier coup dans une exposition ayant exigé autant de soins et de moyens! 

(1) Il suffit de penser aux commandes passées à Van Eyck, Memling, Van der Goes ou du passage de Van der Weyden à Rome en 1450. A Venise avait aussi travaillé Giovanni d'Allemagna, qui avait épousé une Vivarini.
(2) J'aurais ou ajouter Cranach, Altdorfer, Hans Baldung Grien, Léonard de Vinci, Mantegna (dont Dürer a copié à la plume une gravure) ou Lorenzo Lotto.

Pratique

«Dürer e il Rinascimento», Palazzo Reale, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 24 juin. Tél. 003902 54 913, site www.mostradurer.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, le mardi, le mercredi et le dimanche de 9h30 à 19h30, le jeudi et le samedi jusqu'à 22h30.

Photo (DR): La partie centrale de «L'Adoration des Mages» des Offices.

Prochaine chroniqe le samedi 24 mars. Rencontre avec Nathalie Herschdorfer, qui fait de miracles sans argent au muée du Locle.

 

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