Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo Reale présente Rubens comme un artiste italien

Crédits: Palazzo Reale

Le 9 juin 1600, Pierre-Paul Rubens, 23 ans (moins quelques jours puisqu'il est né le 28 juin 1577), quitte les Flandres à cheval. Ce jeune homme presque inconnu part pour l'Italie, mère des arts. Il lui faut découvrir la statuaire antique et la peinture moderne. Un voyage éducatif jugé indispensable jusqu'au début du XXe siècle. Impossible de se dire jusque là artiste d'un certain relief sans voir vu, et bien sûr dessiné, le «Torse» du Belvédère, les fresques de Raphaël et le «Jugement dernier» de Michel-Ange.

Le 28 octobre 1608, le peintre, désormais célèbre, quitte Rome. A cheval toujours (mais sans doute pas le même). Il a beaucoup hésité. On le sait par ses lettres. Il trouvera à Anvers un endroit provincial, archaïque même, alors que de grosses commandes lui sont ouvertes dans la Ville éternelle. Une cité redevenue la «caput mundi», autrement dit le centre du monde. Rubens a commencé par triompher à Mantoue, où la cour des Gonzague reste la plus prestigieuse de la Péninsule avec celle des Médicis à Florence. Il a remporté de gros succès auprès du patriciat génois. Il vient de faire sensation dans la cité des papes, à la Chiesa Nuova, l'une des plus importantes de la ville. Ses trois tableaux pour le maître autel constituent l'amorce d'un genre nouveau, le baroque. Or je rappelle qu'en 1608, quand ce triptyque est dévoilé au public, Le Caravage demeure encore vivant!

Années de formation 

Faut-il du coup voir en Rubens un «peintre italien»? C'est ce que pense Anna Lo Bianco, aujourd'hui retraitée de la prestigieuse Galleria Nazionale du Palazzo Barberini, et son comité scientifique. Leur exposition Rubens au Palazzo Reale de Milan tourne autour de ces années de formation. Une formation qui deviendra «continue», comme on dirait aujourd'hui. L'homme mûr copiera plus tard un camée antique ou des toiles du Titien découvertes à Madrid. Car Rubens voyagera beaucoup, même s'il ne reviendra jamais en Italie. Il aura ses entrées chez Philippe IV en Espagne, Charles Ier en Angleterre ou Marie de Médicis à Paris. Notons au passage qu'Anna Lo Bianco n'est pas la première à annexer le Flamand. Le grand historien Bernard Berenson, installé à vie au-dessus de Florence, le faisait déjà vers 1920. Et la récente exposition Rubens, au Louvre de Lens, ne cessait d'opposer Rubens au Bernin. Une manière de situer le peintre et le sculpteur sur le même terrain. 

Comment le montrer? De quelle manière le prouver? Aidée par le décorateur Corrado Anselmi, l'équipe a opté pour un parcours thématique. L'essentiel date bien sûr des années 1600 à 1608, ce qu'aide l'existence de toiles datées ou datables. Mais Anna Lo Bianco n'a pas hésité à convoquer des créations plus tardives, portant la marque italienne. Elle affirme du coup que la mythologie, l'histoire, voire même la grande peinture sacrée sont issues d'observations faites lors d'un aussi long séjour. Il y a aussi l'effet «boomerang». Rapidement, de jeunes créateurs vont s'appuyer sur ce qu'ils voient du Flamand. Il existe, à côté du courant caravagesque, un flux rubénien, fait de couleurs vives et de mouvement.

L'effet "boomerang" 

Le visiteur, qui découvre des salles sombres avec un accrochage très aéré, assiste donc à un double échange. Il y a d'une part Rubens face au Tintoret ou aux marbres antiques (dont plusieurs exemples célèbres se sont vus déplacés pour l'occasion). De l'autre, les réactions qu'il suscite en Italie de la part de ses contemporains, puis des générations postérieures. Une salle met ainsi en relation une tête d'Hercule romaine avec la vision du héros par Rubens, bien sûr, mais aussi Guido Reni ou Piero da Cortona. Importante, la présence de ce dernier! Une partie de l'art italien participera bientôt du «cortonisme». Qu'est-ce donc que cet animal? Je dirais les couleurs claires de Rubens avec une composition moins baroque et une volonté d'élégance. Avec une part d'idéalisation. Pas trop de réalisme, par conséquent. 

Il s'agissait bien sûr, durant les trois ans de préparation exigés par cette rétrospective, d'obtenir des prêts capitaux. Et si possible également hors d'Italie, où le nombre d’œuvres du Flamand (qui a énormément produit, avec l'aide d'un atelier bien rôdé) reste aujourd'hui important, de Florence à Venise. Le Louvre, dont le département nordique reste pourtant en travaux, n'a rien envoyé. Londres non plus. En revanche, le Prado, l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, Berlin, Vienne et le prince de Liechtenstein se sont montrés généreux. Ce dernier tout particulièrement, avec des envois exceptionnels comme le célébrissime portrait de la fille de l'artiste, exécuté vers 1618. Le Palazzo Pitti, la Galleria Borghese ou les musées de Gênes ont assuré le complément, tandis qu'une toile historiquement très importante, mais peu vue en raison de son lieu de conservation, arrivait de Fermo.

Davantage qu'une promenade 

Il y a donc beaucoup à voir dans ce parcours clair, intelligent et curieux. Je citerai tout de même quelques chefs-d’œuvre. Ils vont de «L'enlèvement de Ganymède» (Liechtenstein) au «Portrait équestre de Gian Carlo Doria» (attribué à Gênes depuis sa récupération en Allemagne), en passant par l'éblouissant «Le filles de Cécrops découvrant Erichtonios enfant» (Liechtenstein aussi), au sujet plutôt savant. La commissaire a ajouté des toiles de Giovanni Lanfranco, du Bernin ou de Luca Giordano. Elle a admis une ou deux copies anciennes, ou alors des œuvres d'atelier s'insérant dans son discours. Milan n'offre pas qu'une aimable promenade. Il s'agit aussi de faire de l'histoire de l'art.

Pratique

«Rubens», Palazzo Reale, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 27 février 2017. Tél. 00392 35 98 15 35, site www.milanoguida.com Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, le jeudi et le samedi jusqu'à 22h30.

Photo (Palazzo Reale): "Les filles de Cécrops découvrant l'enfant Erichtonios". La légende ici traitée se rapporte aux origines mythiques d'Athènes.

Prochaine chronique le mercredi 9 novembre. Petit tour au Musée Jenisch, qui présente une donation récente.

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