Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo Reale montre Giotto. L'impossible exposition!

Aujourd'hui terminée après un énorme succès public, l'«Expo» de Milan (en fait de Rho) s'est accompagnée de multiples événements culturels. On est en Italie. A lui seul, le Palazzo Reale de la capitale lombarde a reçu trois grosses expositions. Je vous ai déjà parlé des deux premières, «Leonardo da Vinci» et «La Grande Madre». Il me reste à traiter la troisième, qui débordera sur 2016. Elle est consacrée à Giotto. Il faut parfois revenir aux bases. 

Giotto di Bondone (vers 1267-1337) pose de multiples problèmes. L'essentiel de l’œuvre consiste en fresques. Il y a par ailleurs un peu d'architecture (le campanile de la cathédrale de Florence). Aucun dessin n'a subsisté. Montrer le maître constitue pourtant une tentation permanente, tant le nom reste illustre. L'Accademia de Florence s'y est cassé les dents en 2004. Le Louvre a fait nettement mieux en 2013, avec le «Giotto e compagni» proposé par Dominique Thiébault. A partir de trois tableaux du musée se voyait évoqué le problème lancinant de l'atelier, voire des ateliers. Véritable furet, l'artiste semble être partout à la fois, de la fin du XIIIe siècle à sa mort. Comment aurait-il pu autant produire seul?

Quatorze tableaux en tout 

Le propos de Pietro Petraroia et Serena Romano (qui enseigne à l'Université de Lausanne) n'est pas aussi pointu. Il s'agit de donner au visiteur de base l'occasion de voir réunis des panneaux indiscutables lui donnant une idée de la trajectoire de Giotto. Elève ou non de Cimabue, celui-ci a en effet peu à peu renouvelé la peinture italienne. Comme l'ont dit depuis lors les historiens, il l'a fait passer de la «manière grecque» (comprenez byzantine) à la «manière latine» (autrement dit héritée de l’Antiquité romaine). L'homme a ainsi créé une impulsion, qui se verra vite figée. Onze ans après sa mort, l'Europe connaissait la «peste noire». Elle anihilera toute idée d'innovation pendant trois générations. Le petit-fils de Giotto, par ailleurs talentueux, se verra ainsi nommé Giottino. 

L'exposition milanaise comprend au final quatorze œuvres à peine. Elles sont violemment éclairées dans des salles plongées dans le noir, ce qui leur confère un côté théâtral. Les emprunts ont été effectués en Italie. La chose exclut du parcours non seulement les trois pièces du Louvre (dont l'une de ses rares productions signées), mais aussi celles conservées à Berlin, Raleigh, Munich, New York, Boston ou Chaalis (au Musée Jacquemart-André). Notons au passage que de nombreuses institutions transalpines n'ont pas répondu à l'invitation qui leur a sûrement été lancée. Les Offices n'ont pas davantage envoyé leur «Maesta» que Rimini son «Crucifix» ou Le Musée Horne de Florence son superbe «Saint Etienne», pourtant exposé à Paris il y a peu de temps.

Les décors disparus de Milan

Milan aurait bien sûr aimé donner l'accent sur la présence du Toscan dans la ville. Giotto a été actif ici comme à Naples (où il ne reste quasi rien), Rimini (qui conserve peu de chose), Padoue ou Assise (dont on connaît les réalisations murales). Hélas! Du séjour effectué en 1336, juste avant sa mort, alors qu'il avait environ 70 ans, il ne subsiste rien. Rien si ce n'est un morceau de Crucifixion découvert en 1929 à l'église San Gottardo, aujourd'hui comprise dans le Palazzo Reale. Le reste des décors produits pour Azzone Visconti a depuis longtemps disparu... 

Alors, que peut voir le public admis au Palazzo actuel, dont l'essentiel des architectures remonte au XVIIIe siècle? Des œuvres des débuts. Il y a là une «Vierge à l'enfant» exécutée vers 1290, qui vient du musée diocésain (toujours fermé!) de San Stefano al Ponte de Florence. Une autre, de la même époque, arrive de Borgo San Lorenzo. Les Offices ont tout de même accordé le polyptyque jadis dans la Badia, dont provient aussi un fragment de fresque détaché. Nous sommes ici autour de 1300. Le parcours peut gentiment continuer jusqu'au spectaculaire «Couronnement de la Vierge» du polyptyque Baroncelli (jadis contesté, en dépit de son inscription), transformé à la fin du XVe siècle. Le haut a lors été coupé (pour créer un rectangle avec le bas), mais non jeté. Ce fragment s'est retrouvé à San Diego, qui fournit ainsi l'unique participation étrangère. Le Vatican a enfin accordé le «Polyptyque Stefaneschi», qui provient de l'ancienne Basilique Saint-Pierre. Une merveille.

Il faudra penser aux "giottesques" 

C'est peu et c'est beaucoup. Cela fournit surtout l'occasion de regarder de près des œuvres dispersées et parfois peu accessibles. Leur réunion convainc du génie de l'artiste, à la fois si lointain par le temps et si proche par la stylisation. Il faudra organiser une autre fois la grande rétrospective sur les «giottesques». Car Giotto, comme plus tard Rubens, Rembrandt ou David, incarne tout un courant. Même quand les œuvres ne sont pas de sa main (et il y a déjà des quatre, des six, voire des huit mains dans les cycles de fresques), elles portent définitivement son empreinte.

Pratique

«Giotto, Italia», Palazzo Reale, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 10 janvier 2016. Tél. 003902 92 80 08 21 Site www.mostragiottoitalia.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, les mardis, mercredis et dimanches de 9h30 à 19h30, jeudi et samedi de 9h30 à 22h30. Photo (DR): Quelques anges tirés du polyptyque Baroncelli.

Prochaine chronique le vendredi 27 novembre. Le Musée Voltaire de Genève montre Suzan Farkas, qui photographia le "Tout-Genève" des années 1970 à 2000.

 

 

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