Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo Reale invite le Philadelphia Museum of Art pour l'été

Crédits: Philadelphia Museum of Art/PAlazzo Reale, Milan 2018

C'est le type même de l'exposition que l'on n'a pas envie de voir. Que je n'ai pas envie de voir, en tout cas. Le titre sent la répétition d'une chose vue mille fois. C'est (je traduis) «Impressionnisme et avant-gardes, Chefs-d’œuvre du musée de Philadelphie». La photo de l'affiche, sur la façade du Palazzo Reale de Milan, n'offre en plus rien d'incitatif. La jeune femme peinte par Renoir ressemble à une glace à la fraise en période en temps de canicule. Autant dire que c'est plutôt mou. La durée de la manifestation a en prime de quoi inquiéter. Lorsqu'il se terminera début septembre, l'accrochage aura duré six mois. Autant dire une éternité. En format réduit tout de même. 

Et pourtant! Et pourtant... L'exposition se révèle plus qu'intéressante. Elle passionne. Pourquoi donc? Pas vraiment en raison des œuvres, même s'il s'est bien glissé quelques toiles majeures parmi les cinquante et quelques pièces présentées. L'impact tient au propos tenu. Ce qui pourrait tenir du plateau de hors-d’œuvre pour un musée américain peu visité par les Européens raconte une histoire. Celle de l'institution. Le public peut réaliser que la construction d'un grand musée sur un siècle et demi environ tient de l'épopée. Celle-ci ressemble ici à une super-production hollywoodienne. Les choses commencent petit, avec des pionniers. Le Philadelphia Museum of Art prend ensuite son essor. A la fin il s'agit d'un énorme machin, avec 200 salles. Le tout sans l'aide de l'Etat. En Amérique, le mécénat reste privé, même si des déductions fiscales peuvent se montrer incitatives. Il y a surtout le civisme. Est-ce une vision protestante du monde, où il s'agit de rendre (en partie) ce que l'on a reçu? Aux USA donner avec emphase fait partie du standing social. Il s'agit d'un devoir.

Débuts  en 1876 

Tout commence ici très tôt. En 1876 se tient à Philadelphie, qui constitue alors une ville chic, la «Centennial exhibition». Le pays fête les 100 ans de son indépendance, qui ne sera vraiment acquise que dans les années 1810 après une nouvelle guerre contre les Anglais. Il y a là un Memorial Hall, destiné aux arts. Un bâtiment de style traditionnel inauguré par le président Ulysses Grant. L'édifice, qui existe toujours, servira de premier musée. Pour donner une idée, le Metropolitan Museum de New York existe depuis 1872, et il ne se trouve dans aucun de ses bâtiments actuels sur la 5e Avenue. Il s'agit au début de remplir les salles. L'exposition milanaise en fait l'historique. Pour ce qui est du contemporain, Philadelphie possède une double chance. Mary Cassatt (je viens de vous parler de la rétrospective Cassatt à Paris) est originaire de la ville et son frère, magnat du chemin de fer, passe pour l'un des hommes les plus riches du pays.

Les premiers tableaux présentés en Italie proviennent donc, souvent indirectement, d'Alexander Cassatt. J'ai noté au Palazzo Reale une toile maîtresse de sa sœur et un sublime Degas, ce dernier étant le meilleur ami de Mary. Il n'y a plus qu'à dérouler ensuite le fil avec des collectionneurs-donateurs de Frank Graham Thomson à Charles Dorrance Wright. Ils sont morts depuis longtemps mais, outre-Atlantique, ce n'est pas comme en France. La reconnaissance dure. Preuve! La manifestation signale la Collection Johnson, donnée en 1917. Et cela même si ces 400 tableaux anciens ne rentrent bien évidemment pas dans le cadre d'une présentation d'art moderne. Un coup de chapeau se voit par ailleurs donné au charismatique directeur Fiske Kimball, nommé en 1925. C'est lui qui négociera durant ses trente ans de règne la venue à Philadelphie de la Collection Gallatin, puis de la Collection Arensberg célèbre pour ses Duchamp. Il faut dire que le musée est alors devenu une énorme chose aux allures d'Acropole, avec une succession de temples grecs. La direction a aussi trouvé des donateurs pour cette débauche d'architectures un brin passéistes.

Les illustrations d'une histoire 

Avec tout cela, le public finit par voir les tableaux comme il regarderait les illustrations d'un livre. Les Cézanne ou les Monet sont là pour témoigner. L'essentiel demeure le récit. Mais comment ne pas se passionner pour Samuel White, riche héritier d'une firme de produits de dentisterie? L'homme, qui faisait partie des premiers «body-builders» connus (une photo tirée en énorme le prouve), avait été requis par Rodin pour représenter «L'athlète». Un bronze. Il en tira un goût profond pour la peinture, épousa une artiste et se mit à collectionner la production de son temps au plus haut niveau. Avouez qu'on se croirait au cinéma! 

Présentée de manière aérée afin de remplir tout de même une kyrielle de salles au Palazzo Reale, l'exposition se termine avec le legs Stern de 1963, qui contenait notamment 26 Chagall. Les deux hommes, liés d'amitié, parlaient ensemble en yiddish. Il s'est bien sûr passé des choses depuis. Sans doute semblent-elles moins pittoresques. Et puis, on a déjà passé un bon moment ici. Il a fallu lentement cerner le goût de chacun, alors qu'un musée d'Etat finit par donner de la peinture une image plutôt anonyme. Acheter, même si c'est parfois par gloriole, cela devient aussi par la force des choses pour un privé s'investir. Il joue après tout avec son propre argent!

Pratique

«Impresssionismo e avanguardie», Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 2 septembre. Tél. 0039 02 88 96 52 30, site www.palazzorealemilano.it Ouvert du lundi au dimanche de 9h30 à 19h30, le jeudi et le samedi jusqu'à 22h 30.

Photo (Philadelphia Museum of Art/Palazzo Reale, Milan 2018): "La leçon de ballet".  Fragment d'un tableau d'Edgard Degas.

Prochaine chronique le mardi 31 juillet. La Biennale des Antiquaires à Paris aura lieu en septembre, mais...

 

 

 

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