Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo Reale célèbre Umberto Boccioni, futuriste et divisionniste

Crédits: DR

Il est mort en 1916. Voila qui justifie une rétrospective. Difficile pourtant d'affirmer que cette dernière vient combler une lacune. Né en 1882, Umberto Boccioni est toujours resté très présent en Italie. Au moment de sa disparition, il a fait l'objet d'une immense exposition au Palazzo Cova de Milan. Plus près de nous, le Palazzo Reale a présenté l'artiste en 1972, puis en 1983 (j'ai vu la deuxième de ces présentations) et enfin en 2006. Le moins qu'on puisse dire est que la flamme ne retombe pas. 

Il fallait trouver du nouveau. Que faire en 2016, toujours au Palazzo Reale? Une équipe a planché sur le sujet pendant trois ans sous la direction de Domenico Piraina et Claudio Salsi. Le sujet a fini par se décanter, puis se cristalliser. Il s'agissait d'étudier à fond le fonds de dessins du Castello Sforzesco de Milan. La plus importante collection graphique centrée sur Boccioni. Il ne fallait pas oublier pour autant de travailler sur les archives. Le Getty Center de Los Angeles possède les carnets de l'artiste, en forme de journal intime, pour les années 1907 et 1908. Vérone détient un ensemble jusqu'ici peu pris en considération. Donnés par la famille, de grands albums montrent, collées, les photos de créations contemporaines ou d'art ancien ayant frappé l'artiste. Ces livres constituent en quelque sorte sa mémoire visuelle.

Un mécène de Lugano

A l'arrivée, dans les salles du rez-de-chaussée, il y a 250 œuvres. Le Castello a confié l'ensemble de ses dessins, Vérone ses cahiers illustrés. Les tableaux sont venus d'un peu partout, entourés par quelques unes des réalisations anciennes ou modernes que Boccioni admirait. Notons au passage que le Museo della Svizzera italiana de Lugano détient un ensemble important. La donation Chiattore a été faite par l'un des premiers mécènes de l'artiste, avant qu'il ne devienne après 1910 le futuriste que l'on sait. 

Cette masse a le mérite de rappeler une chose. Il n'existe pas un seul Boccioni, mais au moins trois. Tout commence avec un peintre très classique, comme ses futurs condisciples futuristes Severini, Balla et Sironi. Puis, après une période de voyage conduisant le débutant à Paris (où il admire Cézanne), puis en Russie, en Autriche et en Pologne, vient le divisionnisme. Ses adeptes ne fondent plus leurs touches de couleurs. Ils les juxtaposent. Le plus connu reste le Suisse d'adoption Giovanni Segantini, mort dès 1899. Les Italiens ont Gaetano Previati ou Angelo Morbelli. Des artistes superbes qui mériteraient bien de se voir une fois exportés.

Les années futuristes 

Installé à Milan (Boccioni, fils de fonctionnaire, a vu le jour à Reggio Calabria), le créateur se laisse gagner en 1910 par le futurisme. Un mouvement animé avec fougue par Filippo Tommaso Marinetti. L'homme tient à la fois du théoricien d'art et du bateleur. Son disciple devient l'un des astres de cet art exclusivement tourné vers le présent et l'avenir, avec une forte dimension sociale. Il s'agit de tout changer pour vivre au rythme de la machine. Le mouvement demeure hétérogène. Plutôt souple en principe. Boccioni s'en fait le psycho-rigide jusqu'à sa mort en 1916. Comme d'autres, il s'était engagé volontairement, dans la folie nationaliste de la guerre. Notons cependant qu'il a été victime d'un stupide accident de cheval pendant une permission. 

Boccioni a peu peint en 1915 et 1916. Sa période futuriste ne représente qu'un court segment dans une carrière hétéroclite. L'exposition vient l'expliquer. Elle prouve du coup que l'Italien a connu des réussites dans tous les genres. Il y a d'excellentes choses tant dans le domaine traditionnel que dans celui du divisionnisme. Difficile finalement d'éprouver des préférences, même s'il reste clair que le futurisme se voulait, et était du reste, novateur. Notons au passage que le principal modèle demeure toujours le même. C'est maman. Corpulente et vieillie avant l'âge, la dame ne semble guère perturbée par tous ces changements. Une photo la montre souriante au milieu d’œuvres qui scandalisaient alors le bourgeois... tout en faisant parler d'elles.

Un décor assez léger 

Difficile d'imaginer ce que Boccioni aurait créé après ces toiles donnant un contenu social au cubisme. Autre chose, sans doute. Il suffit de suivre les trajectoires de Severini, de Carrà ou de Sironi. Elles ont énormément tangué. Qui aurait imaginé en 1914 voir des Arlequins de Severini, des sujets primitivistes chez Carrà et de grandes décorations mussoliniennes avec Sironi? 

Il fallait trouver une mise en scène pour montrer 250 pièces. Un chiffre énorme. Le décorateur a aménagé de petites chambres à l'intérieur de vastes salles. Des espaces aux murs rendus translucides grâce à de la jute tendue. C'est assez réussi. Le danger d'étouffement est évité. Il y a aux murs quelques très beaux tableaux. Tous ne sont donc pas de Boccioni. Cette qualité globale fait passer sur des connexions parfois discutables. Qu'est-ce que notre homme peut ainsi avoir de commun avec le victorien Frederic Leighton, même si ce dernier est un beau peintre académique?

Pratique 

«Boccioni», Palazzo Reale, 12, Piazza Duomo, Milan, jusqu'au 10 juillet. Tél. 0039 02 88 46 52 30, site www.milanoguida.com Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, jeudi et samedi jusqu'à 22h30.

Photo (DR): Le Boccioni des années futuristes, où tout devait suggérer le mouvement.

Prochaine chronique le mardi 10 mai. Le Louvre raconte la vie d'Alexandre Lenoir. L'homme qui a sauvé ce qu'il pouvait de l'iconoclasme révolutionnaire en 1793-1794.

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