Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Le Palazzo della Ragione tire les photos d'Herb Ritts de l'oubli

Crédits: Herd Ritts/Palazzo della Ragione

On connaît l'histoire. Elle est entrée dans la légende. En 1978, un acteur encore peu connu de 29 ans et un de ses amis de 26 ans, à l'avenir professionnel encore flou, font une virée avec une vieille voiture dans le no man's land américain. Un pneu pose des problèmes. Arrêt dans un garage providentiel. L'ami en profite pour sortir son appareil photo. Séance improvisée, mais bientôt historique. Les images de Richard Gere en maillot par Herb Ritts finiront dans «Vogue». Tous deux sont lancés. 

La trajectoire d'Herb Ritts sera brillante, mais courte. L'homme meurt en 2002 à la suite d'un «shooting», comme on dit dans le milieu. Des intempéries avaient déclenché une pneumonie à laquelle son corps ne pouvait plus résister. L'homme se savait depuis longtemps atteint du sida, moins bien traité qu'aujourd'hui. Une fondation à son nom a été créée par ses proches. Elle fonctionne bien. Il n'en reste pas moins que Ritts connaît une sorte de purgatoire, du moins en Europe. Il n'a bénéficié d'aucune grande exposition parisienne depuis celle (il s'agissait en fait d'une étape de tournée) de la Fondation Cartier en 1999-2000. Ce n'est apparemment pas le genre de la Maison européenne de la photographie. Ni celui de l'Elysée à Lausanne, du reste.

Une volonté de classicisme

Né en 1952 dans une famille aisée de Los Angeles, qui possède une entreprise de mobilier, Ritts a commencé par travailler dans ce cocon industriel, où il semble appelé à faire carrière. Il prend cependant des cours de photo. Il reste cependant clair que, sans le coup de chance de 1978, il n'aurait pas percé aussi vite. Car rapidement, Ritts va devenir le portraitiste des stars, Il a une image plus glamour que son aîné Robert Mapplethorpe. Il se veut aussi plus classique. Moins agressif sans doute. Peu transgressif en apparence. Assez commercial, à la limite, à l'instar de Bruce Weber (8). 

Herb Ritts revient aujourd'hui à Milan, qui a trouvé un bel endroit pour montrer 120 de ses clichés dans des tirages d'époque. C'est le Palazzo della Ragione, édifice médiéval presque incongru dans cette métropole reconstruite au XIXe siècle. Le Palazzo se révèle proche du Duomo. Il se niche, un peu décati, parmi les immeubles sur-décorés des année 1880. Une occasion de visiter les lieux, qui conviennent parfaitement à ces photos, voulues intemporelles sous leur aspect très mode. Herb Ritts est d'ailleurs resté jusqu'au bout un tenant du noir et blanc.

Toujours simplifier 

Sur les parois, le visiteur connaît tout le monde. Enfin, le visiteur d'un certain âge. Rien de bouge plus vite que l'univers du spectacle et de la couture. Les top-models, à part Naomi Campbell, ont été rangés au vestiaire. Quant aux acteurs, ils ont vieilli. Bien des gens sont même morts depuis 2002. Liz Taylor, montrée le crâne ras avec sa cicatrice chirugicale. Michael Jackson, présenté encore jeune. David Bowie, que Ritts représente aussi bien avec ses anciennes paillettes que dans son «look» de «gentleman» anglais, version moderne. 

De tous, Ritts sait tirer le maximum. Même Madonna, avec laquelle il a régulièrement collaboré à partir de 1985, en ressort allégée. Sans vulgarité, ou presque. Il faut dire que le photographe passe son temps à éliminer. Il faut voir les deux vidéos montrant les «contacts», ces planches bien utiles pour la comparaison qui ont disparu avec le numérique. Ritts choisit l'image la plus directe. La plus synthétique. La plus lisible. Puis, en recadrant légèrement, il enlève ce qui lui semble encore inutile. Le résultat doit s'imposer par son évidence. Son auteur est tout sauf un baroque, que ce soit dans son travail «glamour» ou ses séries africaines à la limite de l'ethnographie.

Collectionneur remarquable

Ritts se situe consciemment dans une lignée artistique. Montée par Alessandra Mauro, l'exposition cite à son propos Edward Weston (une référence très chic), Horst P. Horst et Herbert List. On pourrait ajouter à cette courte liste quantité de noms. La chose se voit du reste facilitée par une troisième vidéo, montrant la collection personnelle de Ritts. Un ensemble magnifique, où Irving Penn voisine avec Dorothea Lange ou Robert Mapplethorpe. Un ensemble d'autant plus frappant qu'il contient peu d'icônes, mais des pièces méconnues, voire inédites. Il y a là une famille d'artistes, du genre sobre. Joel Witkin, dont Ritts possédait plusieurs pièces essentielles, se retrouve du coup poussé vers la grande tradition picturale. 

Très bien fait, l'accrochage sait limiter les sacrifices au «people», même si Ritts a mis en scène (et parfois aussi dans des vidéos) aussi bien Jennifer Lopez que Britney Spears. Ces deux dernières restent ainsi absentes des cimaises. Une large place se voit en revanche laissée à l'Afrique, au nu et à des compositions si stylisées qu'elles en frôlent l'abstraction. Plus de visages, mais des corps réduits à l'état de lignes dans l'espace. L'exposition séduit du coup un vrai public, hélas peu nombreux. Elle ne se visite pas comme on tourne les pages d'un magazine. L'important est moins dans les gens donnés à voir que chez celui se trouvant derrière l'objectif. Ouf! 

(1) Il y a bien longtemps qu'on n'a plus rien vu de Bruce Weber, qui est un homme de talent.

Pratique

"Herb Ritts, Equilibrio", Palazzo della Ragione, piazza dei Mercanti, Milan, jusqu'au 5 juin. Tél. 00392 43 35 35 35. Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 20h30, le jeudi et le samedi jusqu'à 22h30.

Photo (Herb Ritts/Palazzo della Ragione). Des images si stylisées que les corps en deviennent des lignes projetées dans l'espace.

Prochaine chronique le lundi 28 mars. Le top-ten des meilleures (et des pires) expositions suisses.

 

 

 

 

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