Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/L'Intesa SanPaolo reçoit la collection des frères Agrati. Révélation!

Crédits: Dr

Je ne sais pas si vous légueriez votre collection à une banque. Surtout en Italie, où elles connaissent depuis dix ans d'endémiques problèmes de créances pourries et de liquidités. Même les plus anciennes, comme le Monte dei Paschi de Sienne, qui remonte à 1472, tremble sur ses bases! Les œuvres contemporaines des frères Agrati ont pourtant fini à l'Intesa SanPaolo, qui date de 1563 en tenant compte du SanPaolo turinois. Il faut dire que ce groupe, le premier du pays, demeure en perpétuelle extension. Il a même racheté la banque Morval de Genève en 2017. 

Et puis il y a autre chose! Chez nos voisins comme ailleurs, les musées étatiques ou municipaux traitent souvent mal leurs donateurs. Ils n'en font en fait rien. A Florence, la prestigieuse collection Contini Bonacossi, composée de magnifiques tableaux anciens, dort ainsi dans un coin inaccessible des Offices florentins depuis 1969. Cinquante ans l'année prochaine... Il y a des exceptions, bien sûr, mais on comprend qu'à Venise la Fondation Peggy Guggenheim se voie parfois préférée à la Ca' Pesaro pour l'art moderne. Une bonne banque ne peut que se révéler plus dynamique sur le plan des des expositions. C'est le cas de l'Intesa SanPaolo, née d'une fusion assez récente. Elle possède notamment un musée à Milan, doublé d'un prestigieux centre aménagé dans une ancienne banque de la fin du XIXe siècle, à côté de la Scala (1). Les Agrati sont du reste là jusqu'au 19 août. L'exposition vaut la peine d'être vue rien que pour le lieu. Difficile d'imaginer plus riche dans le style éclectique de la fin du XIXe siècle. Tout y a en plus été conservé, jusqu'au numéro des guichets.

Les rois de la fixation 

Mais qui sont au fait les Agrati? Les rois de la fixation. Fondée en 1939 avec vingt employés, la firme en compte aujourd'hui 2500, répartis sur douze sites. Il suffit de consulter son site, numérique cette fois. Le début ressemble à une publicité de superproduction hollywoodienne. «Nous achetons 160 000 tonnes d'acier par an. Nous développons 850 produits nouveaux chaque année. Nous sortons 8 milliards de pièces destinées à 40 millions de voitures.» Qui dit mieux? La chose a pourtant laissé du temps libre aux frères Peppino et Luigi Agrati. Né en 1923, le premier est mort dès 1990. Le second, qui était son aîné, avait 98 ans à sa disparition en 2016. Il s'agit donc d'une seconde génération. Il n'y en a pas eu de troisième. Aucun enfant. Luigi (2) a décidé par testament de confier ses œuvres à l'Intesa. Tout s'est réglé avec sa veuve Mariuccia. N'essayez pas d'en savoir davantage grâce au catalogue! Dans le genre d'album d'images un peu vide, on ne fait pas pire. Même ce que je vous dis là n'y figure pas. 

C'est vers 1960, au moment où les frères avaient déjà la quarantaine, qu'ils ont sérieusement commencé à acheter. Le contemporain les passionnait. Il se passait plein de choses non seulement aux Etats-Unis, mais en Italie. C'était le temps de l'«arte povera» (qui plaît beaucoup aux riches), mais aussi d'Azimuth. Brillaient entre Milan et Turin des noms comme ceux de Mario Merz, Luigi Fontana, Alberto Burri, Piero Manzoni ou Mario Schifano. Il ne faut pas oublier que les Romains ou les Vénitiens achètent prioritairement italien. Ce n'est pas comme en France, où des gens comme François Pinault ou Yvon Lambert se font une gloire de se tourner vers l'Allemagne ou l'Angleterre. Les résultats se font du reste sentir aujourd'hui. L'art transalpin «fait» des années 1950-1990 très cher dans les ventes spécialisées à Londres de Christie's ou Sotheby's, alors que le français reste au ras des pâquerettes. Un plasticien parisien assez célèbre se plaignait ainsi, il y a peu, de valoir bien moins que le moins cher des étrangers pris sous contrat par sa galerie internationale.

En vedette Fausto Melotti 

Les Agrati étaient de vrais amateurs, du genre pionniers. Ils achetaient souvent directement aux artistes qu'ils avaient remarqué. Ils s'engageaient aussi. Il suffit de prendre le cas de Christo. Le Bulgare était venu à Milan en 1970 pour fêter les dix ans du «nouveau réalisme». Il allait pour ça emballer les statues de Victor-Emmanuel II sur la place du Duomo et de Léonard de Vinci, cette dernière étant précisément située devant le lieu qui abrite aujourd'hui la collection Agrati sous le titre de «L'arte come rivelazione». Eh bien, ils ont commandé à Christo un décor, pérenne celui-là, pour le jardin de leur villa! En 1976, les duettistes ont aidé à financer l'opération «Valley Curtain» sur quarante kilomètres de campagne au Colorado. Il y avait une réelle fidélité aux créateurs. Les Agrati ont ainsi acquis 48 Fausto Melotti, quand celui-ci est revenu à la sculpture dans les années 1960. Les Melotti (enfin, un choix) forment du reste le cœur de l'actuel accrochage, présenté dans une sorte de tente dressée au milieu de l'atrium géant de l'ex-banque. 

Les Agrati ont acquis en tout environ 500 œuvres. «L'art comme révélation» en propose 73, choisies par le commissaire Luca Massimo Barbaro. C'est le bon nombre, d'autant plus qu'il s'agit généralement de grandes pièces. Elle vont du triple «Elvis» de Warhol à un immense «Ciel» de Luciano Fabro en passant par la suite «I Vedenti» d'Alighiero Boetti. Rien de rétrospectif. Les frères ne sont pas remonté dans le temps. Que du prospectif donc. Les choix ayant été depuis ratifiés tant par les musées que par le marché de l'art, il y a pourtant beaucoup de stars. D'où un côté peu surprenant. Presque convenu. Il faut cependant noter que Luigi et Peppino ont également soutenu des gens plus marginaux. Il suffit de citer Domenico Gnoli, qui reste un peintre magnifique, Pino Pascali ou Vincenzo Agnetti. Des gens presque tous décédés aujourd'hui. La mort l'an dernier à 87 ans d'Enrico Castellani, cinquante-cinq ans après celle de son compagnon de route Piero Manzoni, a signé la fin d'une époque.

Indifférence française 

Avec ses pièces spectaculaires, l'exposition apparaît dans l'ensemble réussie. Elle permet au public étranger, à vrai dire peu sollicité par la publicité, de découvrir des créateurs méconnus dans les régions francophones, à part Fontana ou Burri. Melotti demeure ainsi presque absent chez nous. Il est permis de s'en étonner. L'art d'après-guerre n'est pas exclusivement anglo-saxon ou germanique. Il deviendrait temps de le découvrir dans nos institutions. En arrivant en Italie, Peggy Guggenheim l'avait bien senti tout de suite en achetant immédiatement Afro ou Tancredi! 

(1) Il y a un autre musée à Vicence dans l'ancien Ambrosiano Veneto, aujourd'hui absorbé.
(2) Un monsieur très discret. Une seule photo sur le Net! L'exposition montre cependant dans un coin son portrait à l'huile et celui de Peppino, exécutés dans un style on ne peut plus traditionnel vers 1980.

Pratique 

«Arte come rivelazione», Gallerie d'Italia, 6, piazza della Scala, Milan, jusqu'au 19 août. Tél. 0039 800 167 619, site www.gallerieditalia.com Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30. Entrée libre.

Photo (DR): Un portrait de Fausto Melotti vers 1975. Le sculpteur est le roi de l'exposition.

Prochaine chronique le mardi 25 juillet. Paris devrait-il déposer davantage d'oeuvres en province? Un mouvement se dessine.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."