Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/L'Intesa SanPaolo a restauré 140 oeuvres d'art, aujourd'hui exposées

Crédits: DR

C'était en 1989. Je me trouvais là par hasard. Le Palazzo Leoni Montanari de Vicence, près de Venise, proposait la première édition de «Restituzioni». De quoi s'agissait-il? De la prise en charge, par une banque, de la restauration d’œuvres d'art se trouvant dans des musées ou des églises. Le Banco Ambrosiano Veneto avait retenu une cinquantaine de pièces de toutes époques sur le territoire tissé par ses agences. Elles devaient couvrir tous les genres et l'ensemble des époques, de la préhistoire à la fin du XVIIIe siècle. Il y avait là des vases antiques comme de l'orfèvrerie médiévale ou des tableaux d'autel. Ils étaient accompagnés par un petit catalogue, gratuitement remis aux (rares) visiteurs. 

Le paysage bancaire a bien changé en un quart de siècle. Il y a eu des concentrations, des synergies et des absorptions. Plus bien sûr quelques gros trous dans les caisses. Nous ne sommes pas là aujourd'hui pour parler de cela. Le Banco Ambrosiano Veneto fait aujourd'hui partir de l'Intesa SanPaolo. Une énorme machine à sous. L'Intesa a conservé l'idée patrimoniale en l'étendant à l'ensemble du pays et, depuis 2016, à la Slovaquie où elle possède désormais une succursale. Le nombre d'objets a du coup augmenté. Il y en a maintenant plus de 140. L'exposition publique a également pris de l'ampleur. Elle se déroule du coup à Milan, près de la Scala et des Gallerie Vittorio Emanuele. Au cœur du cœur économique de l'Italie, donc.

Un lieu étonnant

Il faut reconnaître que le lieu, lui aussi remis à neuf, est étonnant. Le Gallerie d'Italia occupent une ancienne banque des années 1880-1890, édifiée dans l'idée dans mettre plein la vue. Il y a du marbre, du bronze et des sculptures partout, sous l'énorme verrière centrale. Une folie de nouveau riche dans un pays alors pauvre. Rien n'a en apparence bougé. Même les guichets d'époque ont survécu, comme la salle des coffres fin XIXe, accessible lors de visites guidées. Vu les moyens de l'Intesa SanPaolo, le bâtiment s'est adjoint depuis le Palazzo Manzoni voisin, visitable, à l'admirable décor néo-classique et au beau jardin (1). On oublie à quel point Milan demeure une ville verte au-delà de ses imposantes façades. 

Mais revenons aux «restitutions». Un comité a choisi, comme chaque année, une centaine d’œuvres devant se refaire une beauté. Quelques-unes viennent bien sûr d'institutions célèbres, comme le Palazzo Pitti de Florence («Le chevalier de Malte» du Caravage) ou l'Accademia de Venise («L'Annonciation», en deux morceaux, de Nicolas Régnier, peintre baroque français mort dans la Sérénissime). Le but reste cependant de favoriser les musées fauchés de villes obscures et les églises de campagne. Il est très difficile de susciter du mécénat pour ce qui ne se voit pas, ou peu. J'avoue avoir du mal à localiser sur une carte des noms comme Sant'Angelo in Vado, Celano ou Sant'Edilpio a Mare. C'est tout à l'honneur de l'Intesa. Elle ne sacrifie pas à cet exhibitionnisme du mécénat, si prégnant en Italie où plusieurs marques se sont battues, il y a quelques années, pour associer leur nom au Colisée.

Des collections mineures

Les objets pris en charge ne sont pas tous des chefs-d’œuvre. Il y a une attention soutenue portée au patrimoine mineur. Elle a amené cette année à la conservation d'un groupe d'amphores ou d'une petite collection, de formation ancienne, regroupant des statuettes égyptiennes. Des costumes de la Commedia dell'Arte anciens se sont vu pris en compte au même titre qu'un grand «Christ mort» de Rubens ou une armure japonaise. Les «Restituzioni» ont en effet cessé de se concentrer sur les créations d'origine italienne. Elles s'étendent également jusqu'au XXe siècle. «Mère et fille» de Carlo Carrà, tableau emblématique de son époque métaphysique, vient de se faire traiter. Il faut dire que l'artiste l'a plusieurs fois repeint entre 1917 et 1920, et que les couches picturales tendent à se dissocier... 

Quelles sont les pièces phares de 2016, découvertes par le visiteur dans un parcours ponctué de vidéos montrant les travaux des restaurateurs? Difficile d'opérer un choix. Je citerai tout de même le «Cavaliere Marafioti», imposante statue grecque en terre cuite du Ve siècle av. J.-C., retrouvée en miettes et qui appartient au Museo Archeologico Nazionale de Reggio Calabria (2). Deux extraordinaires chapiteaux byzantins de Ravenne. La «Croix de Chiaravalle» médiévale appartenant au tout proche Museo del Duomo de Milan. «L'adoration du Christ» de Lorenzo Lotto, peintre du XVIe siècle aujourd'hui très en vogue. De quoi faire venir un large public. Les foules ont en effet remplacé (du moins le dimanche) les quelques visiteurs de Vicence.

Que font les banques suisses?

En ressortant un peu étourdi, une question tarabuste la cervelle du visiteur suisse. Une interrogation suivie d'une colère. Que font nos banques, si riches, pour le patrimoine? Rien. Elles collectionnent peu, contrairement à leurs consœurs transalpines. Et souvent mal. Elles subventionnent les expositions les plus démagogiques, histoire de bien montrer leurs logos. Elles ne contribuent à ma connaissance qu'à fort peu de restaurations, spectaculaires ou non (3). Il y a pourtant de quoi faire si ce n'est dans nos églises (elles ne se révèlent pourtant pas vides!) du moins dans nos musées. On attend de pied ferme le véritable «engagement», mot français à la mode outre-Sarine, d'UBS ou du Crédit Suisse en la matière. 

(1) Il abrite la collection de peintures italiennes de la banque, à vrai dire assez ennuyeuse.
(2) Le musée en question a rouvert le 30 avril 2016 après dix ans de travaux...
(3) Il y a tout de même des choses. Une émanation discrète de Lombard-Odier a payé, à Versailles, la ruineuse restauration du Bassin de Latone.

Pratique 

«Restituzioni 2016, La Bellezza Ritrovata», Intesa SanPaolo, Gallerie d'Italie, 6, piazza della Scala, Milan, jusqu'au 17 juillet. Site www.gallerieditalia.com Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, jeudi jusqu'à 22h30. Entrée gratuite pour les mineurs.... et les clients de la banque. Le catalogue est devenu gros et payant depuis 1989.

Photo (DR): Le «Cavaliere Marafioti» dans le décor 1880 de la banque.

Prochaine chronique le jeudi 12 mai. Le Musée d'Orsay ouvre à Paris sa rétrospective consacrée au Vaudois Charles Gleyre, montée en coproduction avec le Musée cantonal de beaux-arts de Lausanne.

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