Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN / Kandinsky débarque avec le cirque Pompidou

En caisses à plus de 95 pour-cent, le musée du Centre Pompidou constitue une formidable monnaie d'échanges. Il peut aussi se promener. On sait que l'aventure du "Pompidou mobile", circulant à travers la France à la manière de l'ex-Cirque Jean Richard, est aujourd'hui terminée en raison des frais imposés aux municipalités traversées. Il devient du coup question d'une antenne à Malaga. Pas parce que c'est la ville natale de Picasso. Mais pour engranger des sous avec une location. 

J'ignore quel sont ici les enjeux financiers. Mais le Palazzo Reale de Milan (qui a déjà monté trois expositions dédiés au Russe à la fin des années 1980) abrite depuis quelques jours une rétrospective Wassili Kandinsky. Fournie clef en main par Beaubourg, elle vient se loger dans le même bâtiment qu'une autre manifestation sortie tout droit du Musée national d'art moderne. Une chose assez nulle. On pourrait dire que "Il volto del' 900, Da Matisse a Bacon" n'a ni queue, ni tête s'il n'y avait pas que des visages aux murs. N'empêche que la Fondation Gianadda, parfois en cheville avec Beaubourg, n'aurait sans doute pas toléré une telle désinvolture.

Les bijoux de la veuve

Mais revenons à Kandinsky. Du maître russe de l'abstraction, mort en décembre 1944 à Neuilly, où il vivait depuis plus de dix ans, la France n'a longtemps presque rien possédé. Un grand tableau de 1936, "Composition IX" avait juste été acheté au peintre en 1939. Tout va changer dans les années 1970 avec sa veuve Nina. La dame était très critiquée. On lui reprochait de vendre les œuvres de son défunt époux afin de se couvrir de bijoux. Elle n'était pas la première, mais les diamants se révéleront cette fois fatals (ou fataux, les dictionnaires ne sont pas d'accord). En 1980, Nina se verra assassinée à Gstaad par des malfrats. Affaire non élucidée. 

En 1976, alors que Beaubourg allait ouvrir, Nina avait cependant consenti une importante donation à l'Etat. Sa mort fera de la France son héritière (aucun rapport avec le meurtre), le couple étant resté sans enfant. Il entrera en 1981 une fantastique collection d’œuvres couvrant l'activité de Kandinsky depuis 1900. Les toiles et aquarelles françaises de la fin, longtemps sous-estimées, seront bien sûr les plus abondantes. Notons que Nina avait distrait une dizaine de belles pièces à l'intention du Kunstmuseum de Berne. Ce dernier avait monté en 1937, l'année où Kandinsky devenait en Allemagne nazie un "artiste dégénéré", une vaste rétrospective pour l'exilé.

Un bel ensemble cohérent

De Kandinsky ne pend jamais qu'une dizaine de toiles phares aux murs parisiens. Grenoble, Strasbourg ou Nantes n'ont obtenu, comme d'habitude, que des miettes. Il restait largement de quoi monter une somptueuse exposition pour Milan. Elle offre non seulement des toiles phares ("Bleu du ciel", 1940, "Trente", 1937, ou "Simple complexité", 1939...), mais des aquarelles, des dessins et des gravures. Présenté sur fond bleu nuit, l'ensemble se révèle cohérent, même si les débuts se voient évoqués un peu vite. Il faut dire que la période munichoise date d'avant Nina. Wassili vivait alors avec Gabriele Münter, dont le legs se trouve aujourd'hui au Lembachhaus de la ville. 

Il y a ainsi des découvertes à faire. Saviez vous que, vers 1917, rentré en Russie, Kandinsky a connu un bref retour à la figuration? Sans la provenance Nina, on aurait de la peine à y croire...

Pratique 

"Kandinsky", Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 27 avril. Site www.artpalazzoreale.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, les autres jours de 9h30 à 19h30, le jeudi et le samedi jusqu'au 22h30. Photo (Palazzo Reale): "Composition IX", le tableau acheté par la France à l'artiste en 1939.

 

Les bisbilles du Centre Pompidou. Suite, mais pas fin...

Faites vos jeux! Rien ne va plus. Le 6 janvier 2014, "Le Monde" se faisait l'écho (assez complaisant) des bisbilles secouant le Centre Pompidou. Une chose qui n'a rien d'étonnant. Jamais les crabes n'ont trouvé un tel panier, ni les vipères un pareil nid pour permettre aux querelles de s'épanouir. A Beaubourg, ça va toujours mal. Même pour un musée, puisqu'il semble bien qu'il n'existe pas de musée heureux. 

Le président Alain Seban, en place depuis 2007, se retrouve cete fois sur la sellette. Présenté comme "une machine de travail", l'homme ferait craquer son entourage. Le responsable aurait voulu la peau de Catherine Grenier. Pas à cause de son nouvel accrochage, même si ces "Modernités plurielles" semblent pour le moins singulières. On sait que la dame aurait voulu diriger le Centre en tandem avec Laurent Le Bon, actuel directeur de Pompidou-Metz. Le duettistes ne pédaleront pas ensemble. Au terme de sept mois de tergiversations honteuses, c'est un candidat précédemment écarté, Bernard Blistène, qui succédera à Alfred Pacquement. Seulement voilà! Catherine prendrait son éviction à peu près aussi bien que Sylvie Ramond celle du Louvre, dont la Lyonnaise d'adoption n'a pas obtenu la tête après une campagne de presse dévastatrice. Elle entretiendrait depuis à Pompidou une ambiance détestable, c'est à dire encore pire que d'habitude.

Du semi permanent à Metz

Alain Seban n'a pas obtenu raison pour Madame Grenier. On en reste donc là. "Le Monde" continue néanmoins sur sa lancée. Il est notamment question du chauffeur, dépressif, du directeur. On peut se demander si les problèmes de ce dernier méritaient une audience nationale (et même internationale, vu que je suis en train de vous en parler). Mais ils étoffent le propos. 

Je passe donc directement aux affaires de Pompidou-Metz, où Laurent Le Bon reste en place. Les dernières nouvelles n'étaient pas fameuses. Après une première année à 800.000 visiteurs, il y avait eu celle à 550.000, puis celle à 475.000, et le Centre était entré en déficit. Pour la ministre de la Culture Aurélie Filipetti, pas besoin de chercher loin. On n'allait pas accuser en septembre 2013 un architecte mégalomane et ses espaces intérieurs aberrants. La faute incombait aux manque de collections permanentes. Laurent Le Bon trouvait ça ringard, au jour d'aujourd'hui, alors que le 98% des collections de Beaubourg est en réserves.

Vingt pièces monumentales 

Résultat, il y aura un accrochage "pour au moins deux ans" dès mars 2014. "Phares". Rien que des gros machins. Une vingtaine, qui iront d'un rideau de scène de Picasso a à un Claude Viallat inédit de quatorze mètres de long, en passant par un Frank Stella dont on savait plus quoi faire, vu sa taille. Il faut dire que la halle qui les abritera se révèle si monumentale que tout y prend l'air de miniatures. D'ici là, Pompidou Metz aura proposé Hans Richter jusqu'au 26 février et "Paparazzi", un sujet légèrement plus grand public, dès le 26 février. Souriez, vous êtes sur la photo!

Prochaine chronique le lundi 13 décembre. Tout (enfin un peu de tout) sur les collectionneurs suisses.

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