Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/"Des Visconti aux Sforza", histoire d'une dynastie

Il me semble douteux que les Suisses connaissent sur le bout du doigt l'histoire des Visconti et de Sforza (le lien étant opéré par Maria Bianca Visconti (1), qui épousa Federico Sforza), les maîtres de Milan aux XIVe et XVe siècles. Elle les touche pourtant de près. Les ducs de Milan s'appuyèrent en effet au début du XVIe siècle sur les Confédérés, alors que les troupes françaises déferlaient sur l'Italie. La bataille décisive se déroula à Marignan, en 1515. Il y a donc juste 500 ans. Nos ancêtres (c'est là une image, bien sûr) la perdirent, face au jeune François Ier, 21 ans. Ils étaient rentrés depuis longtemps chez eux quand ce dernier prit une pliée monumentale en 1525, à Pavie. Les Espagnols, qui étaient entrés dans le jeu, le gardèrent plusieurs année prisonnier à Madrid. 

L'actuelle exposition du Palazzo Reale de Milan part bien plus tôt. Elle raconte l’ascension violente d'une de ces familles de tyrans dans l'Italie républicaine de la fin du Moyen Age, puis leur chute. La manifestation illustre aussi le mécénat de ces souverains, qui se lancèrent vite dans une politique pour le moins dispendieuse. Il suffit de citer le Duomo de Milan, juste à côté du Palazzo Reale. Commencé en 1386, il ne se verra il est vrai achevé qu'en 1813. Il y aura aussi la Chartreuse de Pavie, immense caveau de famille, ou le Castello Sforzesco, en plein Milan, qui faillit bien disparaître lors des travaux urbanistiques du XIXe siècle. La ville a nettement moins bien résisté au «progrès» que Florence, Venise et a fortiori Sienne ou Pérouse.

Une équipe dirigée par Mauro Natale et Serena Romano 

C'est une équipe dirigée par Mauro Natale, qu'on a connu professeur à l'Université de Genève, et Serena Romano qui a permis cet énorme accrochage, à la fois artistique et thématique. Il semble que les choses ne se soient pas bien passées sur le plan de la division du travail, ni d'ailleurs avec le Palazzo Reale. Il n'empêche que l'exposition, qui traverse une bonne partie du rez-de-chaussée, se révèle magnifique. Infiniment plus originale que le «Leonardo» proposé au premier étage. Notez qu'il existe un net lien entre les deux. Le Toscan ne fut-il pas l'homme à tout faire du duc Ludovic le More, un épouvantable personnage soit dit en passant, à partir de 1483? 

«Dai Visconti agli Sforza» ne constitue certes pas la première exposition sur le sujet. En fin de parcours se voit ainsi rappelée celle qui fut organisée, au même endroit en 1958, par Gian Alberto dell'Acqua. C'est tout de même loin... Et on ne peut pas dire que l'école lombarde des XIVe et XVe siècle jouisse de la même faveur critique que la production toscane de la même époque (2). Autant dire qu'il y avait beaucoup de travail à (re)faire. Les prêts se révélaient sans doute cependant plus faciles à obtenir que pour de grands maîtres florentins. Beaucoup d'entre eux viennent de Lombardie, voire même de Milan. Les musées étrangers, de Washington à La Haye, ont joué le jeu. La chose a permis de reconstituer des ensembles. Il est émouvant de voir côte à côte plusieurs sculptures magnifiques de Giovanni di Balduccio, dont l'une est appartient aux Cloisters de New York.

Extrême variété d'objets

Le XIVème siècle, époque où vivait Giovanni di Balduccio, apparaît d'ailleurs plus séduisant que la suite. Plus novateur souvent. Il faut dire que Giotto, qui n’arrêtait pas de bouger, a passé par la ville, même s'il ne subsiste rien ici de sa main. Son influence se sent. Elle transparaît aussi bien dans les panneaux peints sur bois que dans les miniatures des manuscrits, très nombreux à avoir fait le voyage, souvent en provenance de la Bibliothèque Nationale parisienne. Il y a notamment là une ravissante «Crucifixion» à fond d'or, issue d'une collection privée genevoise, pour dire tout le talent d'un certain Giovanni du Milano. 

L'un des plaisirs de cette exposition exemplaire est en fait la variété. Présentées sur des murs sombres à l'architecture vaguement gothique, les œuvres se révèlent de tous matériaux et de tous formats. Entre la pierre tombale et le bijou, il y a des statues de marbre, des ivoires ou des textiles. Spectaculaire, mais maîtrisé, l'éclairage se veut sculptural. Le décorateur s’est juste un peu trop fait plaisir, à certains moments. La vitrine centrale abritant des manuscrits rares, en fin de parcours, est ainsi surmontée d'un inutile appendice doré. On croirait voir une flacon géant de vernis à ongles.

Parcours hors les murs 

Il s'agit là de péchés véniels. Le visiteur se surprend à passer plus de temps que prévu dans cette manifestation drainant fatalement bien moins de monde que le très médiatique Léonard de Vinci. Il devrait pourtant se réserver des plages libres. «Dai Visconti agli Sforza» se voit, comme il se doit, prolongé par tout un parcours monumental. Il va du Castello Porta Giova à Sant'Eustorgio (un évêque local du IVe siècle). Suivez le guide! 

(1) Le cinéaste Luchino Visconti, mort en 1976, descendait lointainement de cette famille régnante

(2) Mauro Natale avait déjé donné en 2002 à Brescia une très belle rétrospective dédiée au peintre lombard Vicenzo Foppa (1429-1519).

Pratique

«Dai Visconti agli Sforza», Palazzo Reale, 12, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 28 juin. Tél. billetterie 0039 029 2800 375, site www.viscontisforza.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, les autres jours de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis jusqu'à 22h30. Photo (DR): Le tableau faisant l'affiche. On est ici en plein gothique international.

Prochaine chronique le jeudi 14 mai. En 1871, les Communards ont voulu faire brûler le Louvre et ses collections. Deux hommes se sont interposés. Nicolas Chaudun en a fait un livre, "Le brasier".

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