Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MILAN/Allez voir l'exposition Léonard avant le 10 mai!

A peine sortie des laboratoires de restauration du Louvre, «La belle Ferronnière» parade sur l'affiche du «Leonardo» programmé depuis quelques jours au Palazzo Reale de Milan. Cette énigmatique personne, dont l'image appartenait déjà à François Ier, a retrouvé sa bonne mine, comme l'avait fait, il y a deux ans, la «Sainte Anne». Non, Léonard de Vinci ne peignait pas des dames au teint jaunâtre de fumeuses de choc, du genre «Joconde»! 

En marge de l'«Expo», qui ouvrira le 1er mai, Vinci sert de caution culturelle à ce Barnum politico-économique. Il restera en place jusqu'à ce que Giotto le remplace au même endroit le 2 septembre. La Ville a donc mis le paquet pour illustrer le mieux possible le génie de la Renaissance, qu'on imagine toujours comme un grand vieillard, alors qu'il avait 67 ans à sa mort en 1519. Sept tableaux sur les quinze connus, ou plutôt reconnus. Une centaine de dessins. Plus tout ce qui se situe aux marges de cet homme universel. Intelligemment, les commissaires Pietro C. Marani et Maria Teresa Fiorio n'ont pas voulu en faire un isolé. Léonard a ses ancêtres, ses maîtres, ses collègues et ses élèves. Une grand famille, où l'on cousine parfois étrangement. D'autres ont pensé avant lui aux équipement de plongée ou aux hommes volants!

Une exposition moins rare qu'on le dit

L'exposition, qui couvre une grande partie de l'étage de l'immense palais milanais, situé à côté du Duomo, ne constitue pas la rareté promise. Si Léonard a peu peint et encore moins achevé de tableaux, il a en revanche énormément écrit (à l'envers) et dessiné. Son héritage s'est bien conservé. La seule reine d'Angleterre détient plus de 600 feuilles de sa main, alors qu'il en subsiste quelques-unes à peine du Titien, de Bellini ou de Mantegna, ses quasi contemporains. Il ne faut pas s'étonner, l'aspect commercial y aidant, que les manifestations Vinci se suivent et parfois se ressemblent. Après la National Gallery de Londres en 2011, il y a eu l'immense dossier autour de la «Sainte Anne» au Louvre en 2012. La Queen's Gallery de Buckingham a de plus récemment montré les dessins anatomiques, tandis que l'Accademia de Venise proposait sa propre collection vincinienne (je pense que c'est comme ça que l'on dit). 

Qu'apporter de plus, ou que montrer d'autre? En tout cas aucune des pseudo découvertes intervenant chaque année. Là, pour rester dans l'actualité, je citera trois seuls cas suisses. En 2012, on proposait à Genève une «Proto Joconde», ce qui semble audacieux. La même année sortait du Port Franc «La belle princesse», un superbe dessin en couleurs faisant, lui, aujourd'hui la quasi unanimité. Ce printemps 2015 émergeait d'un coffre de banque tessinois un «Portrait d'Isabelle d'Este», saisi par la police italienne. C'était là une opération commando pour le moins inutile. Peu de gens croient à ce profil de la très cultivée marquise de Mantoue.

Le cheval, l'émergence, le portrait 

En fait de découvertes, Milan se limite à deux sculptures, avec de gros points d'interrogation. Aucune œuvre sûre en trois dimensions de Léonard n'a survécu. Il y a un bas-relief en terre cuite anonyme bien connu du Louvre, qui accède ainsi à la célébrité. Un petit cheval de bronze, conservé dans une collection privée, aurait été exécuté avec la complicité du statuaire Rustici. Il évoquerait le monument perdu au duc de Milan Ludovic le More. On peut toujours rêver... 

La statuette figure dans une des sections thématiques de l'exposition de Pietro C. Marani et de Maria Teresa Fiorio, vouée à «Léonard et le cheval», un animal très présent dans «La Bataille d'Anghieri» disparue du Palazzo Vecchio de Florence (celle-là même qu'une équipe de fous a tenté de retrouvé sous une autre fresque du Salon des Cinq-Cents il y a quelques années). Cet ensemble arrive à mi-parcours. D'autres ont en effet été voués auparavant à l'émergence de Vinci dans l'atelier d'Andrea Verocchio, où il côtoyait Filippino Lippi, Botticelli ou Le Pérugin. D'autres suivront pour montrer Léonard portraitiste, son «Musicien» de l'Ambrosiana milanais se voyant confronté à des réalisations d'Antonello de Messine ou de Giovanni Bellini.

Corot et Duchamp 

Toute la fin, ou presque, de l'exposition se voit enfin vouée à l'ingénieur, à l'architecte au scientifique que le Toscan aurait voulu être. Le mot «rêveur», au sens fort du terme, apparaît ici très souvent dans les cartels explicatifs (en italien et en an anglais). Il y a enfin deux appendices inutiles, comme tous les appendices, avant de passer dans le «shop». L'un est voué aux élèves de Léonard, l'autre aux échos rencontrés par sa «Joconde», de Corot à Duchamp.

 

Prêteurs: seule Elizabeth II a été vraiment généreuse 

 

Qui a prêté à Milan? Un peu tout le monde, du Vatican au «Met» de New York, en passant par le Louvre. Paris a envoyé sa petite «Annonciation» de jeunesse, et le «Saint Jean», en plus de la «Ferronière» (la ferronnière constitue en fait un bijou, porté sur le front). Seule Elizabeth II, dont les collections sont admirablement gérées, s'est cependant montrée généreuse. Une bonne trentaine de dessins. Il a du coup fallu beaucoup puiser en Italie, de Venise à Turin ou à Florence, en passant bien sûr par les institutions milanaises. 

Certains prêts se révèlent cependant fait avec des élastiques. De très discrètes étiquettes, ton sur ton avec la couleur de fond verte choisie par les décorateurs, révèlent qu'il faudra rendre certaines pièces. Des mesures de conservation sont alléguées par les Offices, qui reprendra ses meilleures feuilles le 6 juin. L'Accademia de Venise retirera le 17 mai déjà son célébrissime «Homme vitruvien», qui a longtemps servi d'enseigne à Manpower. Parme veut sa merveilleuse tête de femme de retour le 17 mai. Un précieux codex milanais repartira dès le 10 mai, trois semaines après l'ouverture. C'est court.

Comment boucher les trous? 

Quelques tableaux s'en iront aussi. La «Ville idéale» anonyme, symbole des ambitions de la Renaissance, retournera à Urbino le 17 mai. La copie de «La bataille d'Anghieri», faite au XVIe siècle et dont l'intérêt demeure documentaire, rentrera de manière incompréhensible aux Offices à la même date. C'est comme si elle accomplissait ici son devoir de présence, à la manière dont certains hôtes restent cinq minutes dans un cocktail. Y aura-t-il ensuite un noir, ou plutôt un vert? D'autres œuvres viendront-elles en remplacement boucher les trous? Mystère.

Pratique et conseil

«Leonardo», Piazza Duomo, Milan, jusqu'au 19 juillet. Tél.0039 029 28 00 375, site www.skiragrandimostre.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, les mardis et mercredis de 9h30 à 19h30, les autres jours jusqu'à minuit. Pour ce qui est des billets, je recommande de l'acheter dans l'autre exposition du Palazzo Reale, l'admirable «Dai Visconti agli Sforza», consacrée à l'art lombard des XIVe et XVe siècles, dont je parlerai bientôt. Il existe en effet des tickets combinés pour le même jour, servant de coupe-file à «Leonardo». Coût pour de doublé: 18 euros. Le prix en ligne pour le seul «Leonardo» est de 22 euros... Photo (Royal Collection): Le "Neptune", l'un des dessins venus de Windsor.

Prochaine chronique le jeudi 30 avril. Alors c'est comment, le "Salon du livre" au Palexpo de Genève?

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