Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

Microéconomie de la corruption

Imaginons une ville dans le Midwest américain: Donald's Falls. Un certain nombre de magasins d'alcool autorisés par l'État y vendent du vin et des boissons plus fortes. Le dimanche, jour de repos, un seul de ces établissements est autorisé à ouvrir. Les autorités ont accordé cette concession à O'Hara, un honnête citoyen qui s'est fait un nom grâce à ses dons de bienfaisance à l'église locale, à la bibliothèque municipale et à un centre médical modeste mais bien équipé.

Un fait moins connu – révélé uniquement aux individus particulièrement assoiffés qui découvrent le dimanche que leur placard à alcool est vide  - est que les étiquettes des prix d'O'Hara ont deux côtés :  un pour les jours ouvrables et un pour le sabbat, quand le vendeur d'alcool augmente ses prix d'environ 30%. Et alors, pensent les bons habitants de Donald's Falls? Travailler un dimanche coûte un peu plus, et de toute façon, nous sommes extrêmement reconnaissants de la bienveillance d'O'Hara.

Les trois graphiques ci-dessous représentent la situation microéconomique dans les environs de Donald's Falls. Le premier (Profit Diagram Competition) montre l'état d'équilibre obtenu au cours de la semaine, lorsque la concurrence est autorisée et que les prix des boissons alcoolisées se stabilisent à un niveau particulier. L'offre (S) et la demande (D) se croisent à un certain niveau : le prix Pc (avec  "c" signifiant "concurrence") et le volume Xc. Les zones ombrées ( soit le volume multiplié par le prix) CSc et PSc représentent la situation économique des consommateurs et des producteurs connue sous le nom de surplus du consommateur / producteur. "Surplus" semble très théorique, car personne ne semble recevoir directement quelque chose. Alors qu'est-ce que cela signifie?

Le surplus du consommateur est la différence entre le prix que le plus assidu de tous les dipsomanes paierait encore pour une bouteille et celui auquel un amateur occasionnel pourrait être encore tenté de se faire plaisir. Le fait que le niveau général des prix se situe au point le plus bas apporte un avantage («surplus») qui profite à tous les consommateurs. Notez que le volume (Xc) est plus élevé dans des conditions de concurrence. C'est l'une des raisons principales pour lesquelles la plupart des économistes raisonnables prônent la concurrence: elle permet de maximiser la production économique. De même, le surplus du producteur signifie qu’une transaction ne doit pas nécessairement être exécuté au prix le plus bas imaginable, celui pour lequel un fournisseur bénéficiant de nombreuses économies d'échelle pourra mettre ses produits sur le marché, mais à un prix plus élevé, qui couvrira généralement ses coûts.

Le diagramme ci-dessous (Profit Diagram Monopoly) décrit la situation le dimanche. O'Hara augmente ses prix et une partie de sa clientèle l'accepte, bien qu'à contrecœur. O'Hara pousse la hausse des prix jusqu'à la limite de ce que les citoyens non-abstinents de Donald's Falls sont prêts à payer - mais pas plus loin. S'il dépassait ce seuil, ses clients commenceraient à faire des provisions ou effectueraient le trajet d'une heure vers la ville voisine de Mickey's Hills où il n'y a pas de restrictions sur la vente de boissons alcoolisées et où le commerce du dimanche est autorisé. Cette limite de prix est appelée Pmon (avec "mon" pour "monopole"). Le surplus du producteur O'Hara augmente dans la zone PSmon, bien qu'il réalise un chiffre d'affaires inférieur (représenté par le triangle LT), en raison des prix plus élevés. Pour O'Hara, ce surplus du producteur se manifeste sous la forme de dollars et est donc tout sauf théorique! Du côté des consommateurs, en revanche, ils ont le choix entre une perte d'opportunité (un dimanche à sec) ou une perte d'argent (un plus gros coup au porte-monnaie).

Alors, où est la corruption? Eh bien, notre M. O'Hara n'est pas seulement un membre intègre de la communauté, il est également un bienfaiteur pour ses concitoyens. A des lieux de la définition de la corruption telle que stipulé dans le Code pénal suisse : "donner à un fonctionnaire ... un avantage indu ... pour un acte ... en rapport avec son activité officielle contraire à son devoir ou dépendant de son pouvoir discrétionnaire ".

Quand il ne sert pas personnellement dans son magasin d'alcool, vous trouverez O’Hara en train de chanter les louanges du Seigneur dans l’église le dimanche matin («La louange est bienséante aux hommes droits», comme le suggère les Psaumes). Pourtant, les dons altruistes qu'il distribue trouvent bien leurs origines dans la rente du monopole PSmon. O'Hara «achète» son monopole dominical au travers de ses œuvres caritatives. Le graphique ci-dessous (Profit Diagram Corruption) montre que le montant CR (avec "C" signifiant "corruption") disponible à cette fin (et à d'autres)  est, dans le cas le plus extrême, équivalent à la rente du monopole.

Les fonds qui peuvent être utilisés à des fins de corruption (un processus qui ne représente rien de plus que la redistribution d'une partie du surplus du consommateur et du producteur) sont substantiels. En tant que mécanisme de redistribution, ces fonds retournent dans l'économie et sont donc neutres macro économiquement.

Mais il y a bien un coût économique : une perte de chiffre d'affaires pour le producteur et une perte de bien-être pour le consommateur. Selon moi, la corruption rencontrée (et parfois acceptée) dans pratiquement tous les systèmes sociaux sur Terre remonte à ces caractéristiques non homogènes - redistribution d'un côté, perte de chiffre d'affaires et de bien-être de l'autre – ainsi qu’à son lien à des monopoles naturels et artificiels.

Il en résulte que toute tentative d'éliminer, ou même de réduire, la corruption échoue lamentablement. Il n'est, en effet, a priori pas fondamentalement mauvais de redistribuer les rentes de monopole – au contraire! Ce qui se passe à Donald's Falls, la dotation généreuse de l'église, de la bibliothèque municipale et du centre de santé, est relativement inoffensive.  On pourrait même, non sans justification, affirmer que la vie culturelle et sociale s'arrêterait sans la redistribution des rentes de monopole.

Et pourtant, les problèmes fondamentaux liés à la perte de bien-être (et partant une production et une croissance sous-optimales) ne peuvent pas être mis de côté. Pas plus, et c’est encore plus important , que le conflit, qui ronge toute morale de l'intérieur, entre la politique en tant que lieu de pouvoir et d'autorité et la politique en tant qu'agent discret (voir même discrétionnaire) de la redistribution.

Certes, il y a des monopoles naturels, et donc les nécessités correspondantes de percevoir et de redistribuer des rentes. Mais la grande majorité des monopoles et des quasi-monopoles sont des confiseries créées par l'homme.  En effet, le système politique est fortement incité à créer via la formation de monopoles un substrat de fonds disponibles pour être redistribué par la corruption ( et les activités assimilables). Car c’est cela qui permet aux détenteurs du pouvoir d'élargir leur marge de manœuvre discrétionnaire.

La causalité est donc la suivante: sans le pouvoir de créer un goulot d'étranglement et de forcer les autres à faire la queue et à se taire, aucune rente de monopole ne peut être générée. Et sans ces rentes de monopole, il n'y a pas de fonds disponibles à des fins de corruption. De la même manière: là où règne une concurrence sans entraves, il ne peut y avoir de corruption.

"Le pouvoir ou le droit conféré par le pouvoir" - ce que nous appelons les monopoles naturels ou artificiels sont invariablement étayés par le premier ou le second.

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