Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Michel Onfray, Trump philosophe

J’aime bien Michel Onfray. Le philosophe le plus théâtral de France, le plus médiatique comme on dit, est assez rafraichissant à lire et à entendre. Son récent pamphlet contre les adorateurs du marquis de Sade était bienvenu. Sur scène, c’est lui qui a le franc-parler le plus rapide et le plus ample : il cause de tout, d’une voix chaude et bien rythmée. Et il ne respecte rien. Quand il part en chasse, il y a peu de survivants : Rousseau, Freud, Sartre, Lacan, Foucault, Sarkozy ou Hollande, tous finissent en bouillie dans sa moulinette. Sans parler de Bernard-Henri Lévy qui, lui, a déjà été réduit en poudre.

Je l’aimais bien. Car comme tous les systèmes, Onfray s’use. Je l’écoutais l’autre jour sur France Culture, dont il s’est emparé comme chaque été (la chaine cultivée en vacances le prise tant qu’elle diffuse chaque jour deux fois la même émission du bavard philosophe).

Or je venais d’entendre, ailleurs, les vitupérations de Donald Trump dans la campagne des primaires républicaines qui commencent aux Etats-Unis. Et il s’est produit comme un brouillage : j’ai cru entendre la même parole.

Qu’on comprenne bien : il ne s’agit pas de mettre dans le même sac un bateleur milliardaire xénophobe et un penseur qui se réclame d’une extrême gauche anarcho-communiste. Leurs deux verbes semblaient pourtant sortir d’un même catalogue d’invectives, d’insultes parfois, et d’une posture qui installe le locuteur en défenseur du peuple floué contre les élites abusives. Chez Trump, c’est assez gonflé. Chez Onfray, c’est parfois gonflant.

The Donald, de tréteaux en plateaux, traite d’idiots les élus de tous bords. Michel Onfray, depuis le printemps, répète que le premier ministre Manuel Valls est un crétin. L’Américain se lâche devant des audiences acquises qui l’acclament. Le Français livre sa parole (sur France Culture) à un plein auditoire de son Université populaire de Caen qui applaudit quoi qu’il dise.

Les journalistes – qu’ils courtisent – sont pour les deux une race méprisable. De l’une d’elles qui l’interrogeait l’autre jour avec insistance sur son attitude à l’égard des femmes, Trump a dit que «le sang lui sortait des yeux, et aussi d’ailleurs», et tout le monde a compris qu’il parlait de ses règles. Onfray faisait le lendemain, dans le poste, un portrait tout juste injurieux des journalistes qu’il semble connaître : une bande d’incultes, allergiques au travail d’enquête, au service de financiers pour qui les journaux ne sont que des vaches à lait. Il parlait par exemple du Monde, qui ne correspond pas exactement à cette définition, s’étonnant, dans la même phrase, que le quotidien du soir lui batte froid…

Pour les deux, les femmes – hors insulte – sont des objets utiles. Trump les collectionne comme des parures. Onfray organise tout un mystère autour de Milène Farmer, dont il a quelque chose à dire qu’il ne veut pas dire : écho assuré sur la toile.

L’un et l’autre parlent de politique étrangère aussi, bien sûr. Trump, président putatif, le doit bien, et il fanfaronne sur la manière dont il écrabouillera l’Etat islamique et dont il imposera au monde le respect dû aux Etats-Unis. Onfray, lui, parle de l’Europe comme le font tous les populistes, et dans des termes qui sont exactement ceux qu’emploie en France le Front national – qu’il abhorre, naturellement.

Même la politique politicienne, d’une certaine manière, les rapproche. The Donald, à des fins publicitaires, prétend être candidat à la candidature républicaine pour la Maison Blanche, mais il sait qu’il ne sera pas sur le ticket, et de toute façon pas élu. Michel Onfray n’est pas candidat à l’Elysée, mais des amis de l’extrême gauche ont tenté de le convaincre de l’être. Le philosophe a décliné, en disant qu’il manquait de compétences...

Vous trouvez qu'il y a un peu de caricature dans ce rapprochement et cette énumération ? A peine. En tout cas, nos deux héros sont des hommes de spectacle. Ils utilisent les scènes offertes pour faire avancer leurs affaires. L’un pour étendre son empire immobilier et construire de plus en plus de luxueuses tours. L’autre pour vendre des piles de livres et de CD, qu’il produit – ce crétin de Valls sera content – de manière véritablement industrielle.

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