Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MEUBLE/Versailles et le design du XVIIIe siècle

Trois pieds sur l'affiche. Un par règne. Le louis-quatorzien est plaqué d'écaille et de cuivre. Le Louis XV joue sur le blanc et l'or. Le Louis XVI se résume à un fuseau métallique, gage de modernité. L'actuelle exposition du château de Versailles, que le visiteur doit aller chercher bien loin, dans des salles réaménagées au milieu du XIXe siècle, s'intitule en effet "18e, Aux sources du design". Un titre ambigu. Quel rapport entre ces meubles royaux, dont certains ont exigé des années d'efforts à des artisans chevronnés, et les produits d'aujourd'hui, sortis de leur machine comme Minerve du crâne de Jupiter? 

Le château de Versailles, que dirige aujourd'hui Catherine Pégard après la douloureuse mise à la retraite de Jean-Jacques Aillagon (douloureuse pour lui, en tout cas, à l'en lire), entretient depuis longtemps une double politique de présentations temporaires. L'ancienne journaliste politique du "Point" (que fait-elle dans cette galère, au fait?) l'a maintenue telle quelle. Il y a d'une part les invitations aux artistes contemporains célèbres, de Jeff Koons à Giuseppe Penone. De l'autre des propositions patrimoniales, moins médiatiques. Peu de supports ont ainsi parlé, depuis son ouverture le 28 octobre, de ce "18e, aux sources du design", que de nombreux spécialistes jugent pourtant comme une des expositions les plus importantes de l'année.

Des commodes montrées comme des sculptures 

C'est Daniel Alcouffe, ancien directeur du Département du mobilier et des objets d'art du Louvre, qui a co-sélectionné les quelque 100 meubles conduisant le visiteur des années 1650 à la Révolution. Il est permis de voir là une compensation, voire un pied de nez, aux récents aménagements de son ancien lieu de travail. Je vous ai dit à quel point les 30 salles rouvertes cet été, après huit ans de fermeture, sont surchargées de pièces inutiles. Impossible d'y voir une desserte en entier. Il y a toujours un siège et trois vases pour vous boucher la vue. On se croirait davantage au Louvre des Antiquaires (aujourd'hui à l'agonie) qu'au Louvre tout court... 

Le parti-pris adopté ici par Jean Nouvel (eh oui!) se révèle exactement inverse (1). Chaque meuble se trouve présenté séparément. Il est posé sur un socle, comme une sculpture. Des miroirs, sur les parois latérales ou au plafond, en dévoilent les parties peu visibles. Une ou deux créations tournent même majestueusement grâce à un mécanisme. Le public peut ainsi en découvrir la face cachée, comme pour la Lune. Il notera ainsi que tout restait fait pour la parade. L'arrière se compose de planches simplement ajustées.

Une folie d'inventions 

Mais qu'il apparaît soigné, en revanche, le bon côté! La dorure naît au XVIIe siècle, comme le plaquage d'écaille ou les ornements de bronze doré (on dit "ormoulu" en anglais). Une exigence nouvelle d'utilité amènera vers 1700 la création de la commode, remplaçant le coffre, puis vers 1730 l'invention de fauteuils et de chaises épousant enfin le dos. Les maîtres ébénistes, qui signent leurs œuvres à partir des années 1740, rivaliseront bientôt d'imagination. Ils courberont les laques orientaux pour en faire des panneaux chantournés. Ils peindront des secrétaires pour les dames. Il y aura des plaques en porcelaine de Sèvres partout. On ne sait plus quoi imaginer pour satisfaire la clientèle, quitte à la ruiner au passage. Il faut imaginer des pièces coûtant parfois l'équivalent de centaines de milliers de nos francs! 

Bien sûr, on le sait depuis les travaux de Pierre Verlet (décédé en 1987), le signataire n'a pas tout fait. Un dessinateur ornemaniste a souvent fourni le modèle. Interviennent par la suite divers corps de métier, allant du sculpteur au doreur, en passant par le tapissier et le bronzier. Tout se voit d'ailleurs réglementé, dans ces époques où dominent les corporations. On finit pas se demander qui a décidé quoi. Verlet a démontré qu'il s'agissait du marchand mercier, jouant les commanditaires et les chefs d'orchestre, avant de proposer le résultat à ses grands clients. N'empêche que l'apport du signataire constitue une colonne vertébrale. C'est lui qui réussit, ou non, la forme générale. Du moins provisoirement. Plus les meubles étaient coûteux, plus ils se voyaient adaptés, et donc transformés. Certaines commodes royales ont eu trois aspects différents, avant d'acquérir leur apparence actuelle...

Mécanismes compliqués 

Peu de meubles du XVIIe siècle sont présents. Une exposition a déjà illustré ici le goût Louis XIV. Pour ce qui est de Charles-André Boulle (1642-1732), on n'allait pas refaire la rétrospective que lui a consacré Francfort en 2009 (elle n'est jamais venue en France...). L'essentiel porte donc sur les règnes de Louis XV (sur le trône de 1715 à 1774) et de Louis XVI (à Versailles jusqu'en 1789). Il y a des pièces des collections nationales, bien sûr (du Louvre au Ministère de la Marine), mais aussi appartenant à de nombreuses collections particulières. Plus des apports essentiels venus de l'étranger, du château des Rothschild à Waddesdon Manor, au Getty de Los Angeles. 

L'ensemble estomaque par son luxe et par son imagination.Qui aurait imaginé des homards de bronze doré au bas d'un baromètre, des commodes en tôle laquée ou des mécanismes aussi complexes que celui du bureau du roi? Une seule clef en ouvre toutes les serrures. Ses encriers se remplissent sans ouvrir le meuble. Un meuble incroyable, auquel ont travaillé neuf ans Oeben puis, après sa mort, Riesener (qui a épousé la veuve). Seul, le serre-bijoux de Marie-Antoinette, en fin de parcours, l'emporte en opulence. Notons que cette merveille, livrée en 1787 par Ferdinand Schwerdfelger (presque tous les grands ébénistes demeurent d'origine germanique) a dû être payée par la souveraine. Il était de règle que la Ville de Paris offre un tel objet à une reine. Mais la Révolution grondait déjà...

Pratique

"18e, Aux sources du design, Chefs-d’œuvre du mobilier, 1650-1790", Château de Versailles, jusqu'au 22 février. Tél. 00331 30 83 78 00, site www.chateaudeversailles.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h à 17h30, dernière admission à 16h45.

(1) L'illustre architecte se fend d'ailleurs de quelques textes de réflexion sur les murs.

Photo (RMN): La commode de Madame de Mailly, l'une des maîtresses de Louis XV. Sa chambre était tout en bleu, avec des bronzes argentés. L'objet appartient au Louvre.

Prochaine chronique le jeudi 18 décembre. Une nouvelle série de livres.

 

 

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