Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

METZ/Le Centre Pompidou multiplie un peu en vain les "Couples d'artistes"

Crédits: Centre Pompidou, Metz 2018

Miracle de la technologie, Metz se situe depuis quelques années dans la grande banlieue de la capitale française. Le TGV y va en une heure vingt, avec des pointes de 315 kilomètres à l'heure. Autant dire que le voyageur est plus vite rendu à Pompidou-Metz, situé à côté de la gare, que dans la troisième couronne parisienne. La publicité l'a du reste bien compris. Les grandes manifestations de cette antenne, ouverte en 2010, se voient annoncées jusque dans le métro. Les médias sont priés de suivre. Un peu de décentralisation ne fait pas de mal dans leur paysage. 

En ce moment, c'est «Couples modernes» qui fait l'affiche de l'étrange bâtiment conçu par le Japonais Shigeru Ban. Un édifice en forme de chapeau asiatique aussi malcommode que possible. C'est derrière un immense hall glacé (parfois même en été) que se trouvent les salles, ou du moins ce qui en tient lieu. Il s'agit pour le visiteur novice de savoir où et comment se diriger. «Couples d'artistes» débute ainsi au second étage, accessible depuis le premier par ascenseur ou par un escalier de service. La suite se parcourt au premier, l'autre présentation temporaire actuelle, «L'aventure de la couleur», occupant les espaces (bien sûr biscornus) du rez-de-chaussée. C'est normal dans un geste architectural! Je n'irai pas jusqu'à parler de geste déplacé, mais il y a de ça.

Ni début, ni fin 

Conçu par l'actuelle directrice Emma Lavigne (1) qui a succédé à l'historique Laurent Le Bon, «Couples d'artistes» part dans toutes les directions, alors même que le champ se retrouve tronqué au début comme à la fin. L'itinéraire part en effet de 1900 pour s'arrêter en 1950. La notion de partenaires à la ville comme à la scène (ici artistique) se révèle pourtant ancienne. Au XVIIIe siècle, c'était déjà le cas du Suédois Alexandre Roslin et de son épouse française Suzanne, morte en 1772. Il y eut un peu plus tard le peintre d'histoire François-André Vincent et de sa femme, la portraitiste Adélaïde Labille-Guiard. Les quatre personnes que j'ai citées furent toutes académicien(ne)s. On était plus féministe au XVIIIe siècle qu'après. 

A l'autre bout de la chaîne manque l'actualité. La chose me semble pour le moins gênante dans un musée en principe voué à la création contemporaine. Elle eut aussi permis d'autres cas de figure. Gilbert & George comme Pierre & Gilles ne constituent pas seulement des couples d'hommes, absents de l'exposition. Ils proposent un œuvre unique, signé sans nom de famille. Voilà qui change des unions finalement très banales proposées sur deux niveaux. Il y a bien un duo féminin avec Claude Cahun et et Marcel Moore (qui n'est donc pas un monsieur) et une étrange constellation avec quatre personnes copulant autour de Vanessa Bell, la sœur de Virginia Woolf. Mais autrement tout reste bien classique, même si nous demeurons dans un univers supposé un brin marginal.

Quarante couples 

Le plus ennuyeux ne se situe pas là. Il réside dans la surabondance. Emma Lavigne a retenu 40 couples, entassant près de mille œuvres et documents. L'overdose. Comment consommer un tel fatras, le parcours se voulant de plus «non dirigiste»? Selon les désirs et les hasards, le visiteur passe ainsi, côté peinture, des Delaunay Sonia et Robert au tandem russe de Paris Larionov-Gontcharova. Côté architecture et design, il va des Aalto finlandais (Alvar et Aino) aux Eames américains (Ray et Charles). Je cite ici des noms connus. Le plus intéressant de cette exposition à la fois boulimique et indigeste vient en effet de ceux et de celles que l'amateur ne connaissait pas avant d'entrer. J'avoue ainsi humblement n'avoir jamais entendu parler de Lavinia Schultz et Walter Holdt, qui se sont suicidés en 1924 dans l'Allemagne de la grande inflation. Ces danseurs ouvrent pourtant l'exposition au deuxième étage. 

Des danseurs? Pourquoi pas? Emma Lavigne ratisse large sans jamais fixer les règles du jeu. Où s'arrête le domaine envisagé? Marie-Laure et Charles de Noailles sont-ils vraiment des artistes et non pas simplement des mécènes? Et dans ce cas, pourquoi pas le couple Peggy Guggenheim-Max Ernst? Pour quele raison envisager le couple que la photographe Lee Miller a formé avec Man Ray, et pas celui que l'Américaine créera plus tard avec le surréaliste anglais Ronald Penrose? En quoi l'attelage formé par Oskar Kokoschka avec Alma Mahler, puis la poupée à l'image de cette dernière, constitue-t-elle une association créatrice? Une muse et sont simulacre sont-elles donc des artistes? Faut-il par ailleurs coucher ensemble pour constituer un binôme artistique? Autant de questions qui restent sans réponse, faute d'explications. Il y aurait encore bien d'autres choses à élucider. Heureusement que la fatigue et le mal de pieds ne stimulent pas les interrogations.

Un fourre-tout 

Sur une bonne idée de départ, l'exposition aboutit du coup à un fourre-tout, où manque les œuvres phares auxquelles le public me semble après tout avoir droit. C'est, sur les murs et dans des vitrines (Pompidou ayant développé une véritable maladie de la documentation), une accumulation de petits machins laissant parfois un chouïa de place à des textes par ailleurs difficilement lisibles. L'établissement avait habitué son public à mieux. Le récent Fernand Léger se révélait remarquable. Espérons que cette manifestation trop ambitieuse et mal pensée ne forme qu'un petit creux d'inspiration. La suite aurait intérêt à redevenir plus sobre, et surtout mieux articulée. C'est ici comme s'il avait manqué dès le départ une colonne vertébrale. 

(1) Elle est aidée par Jane Alison, Elia Biezunski et Cloé Pitiot.

N.B. Je recherchais le nom. Une lectric me l'a touvé. L'idée des couples d'artistes a déjà été exploitée en son temps par le Kunstmuseum de Bern. Sandor Küthy les proposait à raison d'un seul à la fois. Il avait ausi bien organisé un Rodin-Camille Claudel qu'un Lee Krasner-Jackson Polock.

Pratique

«Couples modernes, 1900-1950», Centre Pompidou, 1, parvis des droits-de-l'Homme, Metz, jusqu'au 20 août. Tél.0033 87 15 39 39, site www.centrepompidou-metz.fr Ouvert les lundis mercredis et jeudis de 10h à 18h, le vendredi, le samedi et le dimanche jusqu'à 19h. Fermé le mardi. L'exposition ira ensuite au Barbican de Londres.

Photo (centre Pompidou, Metz 2018) Max Ernst et Dorothea Tanning. Un duo de peintres.

Prochaine chronique le vendredi 18 mai. La Nuit des Bains à Genève.

 

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