Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MÉCÉNAT / Vérone ouvre son musée d'art moderne italien

Il a dû se passer quelque chose cette nuit-là, aux alentours de minuit. Le 31 décembre 1799, les Italiens restaient dans ce qui constitue aujourd'hui pour eux l'art ancien. Le 1er janvier 1800, ils se retrouvaient dans l'art moderne. La chose explique que le second étage du Palazzo Pitti de Florence (celui que nul ne visite) couvre le XIXe siècle et, très timidement, les débuts du XXe. En 1945, le pays a en effet basculé dans l'art contemporain. Vous me direz que c'est tôt. Pensez plutôt que, dans les universités, l'art moderne débute au XVIe siècle. Il succède directement au Moyen Age. L'université a, comme chacun sait, le don d'anticiper. 

Les institutions vouées au dit "art moderne" demeurent pourtant rares au Sud des Alpes. Il y a bien sûr le Museo d'Arte Moderna de Rome, dans la parc de la Villa Borghèse, et la Ca' Pesaro à Venise. Rovereto, près de Trente, a mis sur orbite, il y a quelques années, un édifice imaginé par Mario Botta. Plus près de nous, Milan a récemment ouvert place du Dôme, un Museo del Novecento (le "novecento" constitue le XXe siècle des Italiens) dans un spectaculaire bâtiment mussolinien. Rome possède par ailleurs un Maxxi dessiné par Zaha Hadid, dont même les thuriféraires de l'Irakienne concèdent qu'il est inutilisable même pour la création du XXIe siècle. Geste architectural...

Un palais gothique en pleine ville 

C'est donc avec plaisir que les amateurs ont appris, en avril, l'apparition à Vérone de la Galleria d'Arte Moderna Achille Forti. Elle a le mérite d'occuper dignement le Palazzo della Ragione, forteresse médiévale située en plein milieu de la ville. Impossible de faire plus touristique. La "maison de Juliette" se trouve à quelques mètres. Le lieu a été bien sûr restauré. Il avait fait au XIXe siècle l'objet d'une intervention pour le moins radicale, Tous les ajouts postérieurs au XVe siècle avaient alors disparu. L'actuel lifting respecte cette option. Luxueux, le décor ne fait ainsi que poser des cimaises, tantôt blanches, tantôt bleu roi, sur le sol de quatre immenses elles. On voyait souvent grand au XIVe siècle. 

Que montre la nouvelle institution, dirigée par le jeune Luca Massimo Barbero? L'art de 1840 à 1945. Tout commence donc avec des plâtres de Canova et des tableaux d'Hayez. Il ne faut pas trop se faire d'illusions. Le XIXe reste autrement le siècle terne de la création italienne. Autant dire que le visiteur s'ennuie un peu. Le pays se réanime vers 1880. Les divisionnistes forment l'équivalent des pointillistes français. Le Morbelli se révèle ainsi fabuleux. Dans "S'avanza", une jeune femme vue de dos, couchée sous une couverture, a déjà lâché son livre. Un nuage, celui de la mort sans doute, s'avance dans le lointain.

La création sous Mussolini 

Les étrangers voient d'un mauvais œil la création italienne des premières décennies du XXe siècle, une fois passé l'ouragan futuriste. La politique y est pour beaucoup. Mussolini arrive au pouvoir dès 1922. Il ne faut cependant pas tout confondre. Si le nazisme interdira aux artistes d'avant-garde de produire et décrochera leurs tableaux des musées, le fascisme se montrera plus tolérant. Tout restera permis, abstraction comprise. Les commandes officielle, influencées par Margherita Sarfatti, une des multiples maîtresse du "duce", iront même parfois à des innovateurs audacieux comme Sironi, Severini, Oppi, Campigli ou Carrà. Les postes, les palais de Justice ou les buffets de gare (celui de Florence, notamment) s'orneront ainsi de tableaux de musée. 1922 ne forme pas une rupture. 1945 en revanche si. L'influence deviendra américaine pour deux décennies. 

Vérone peut ainsi montrer du Casorati, du Chirico et, côté sculpture, du Marino Marini ou de l'Adolfo Wildt. Luca Massimo Barbero tient particulièrement à la "Femme nageant sous la mer" d'Arturo Martini, qui clôt le parcours, comme il l'a expliqué à "Il Giornale dell'arte". "Cette sculpture, présentée à la Biennale de Venise en 1942, était restée depuis jalousement conservée dans une collection privée." Martini avait su traduire l'eau, les déformations visuelles et le corps féminin dans du marbre blanc. La Fondation Caverona, l'une des deux, avec Domus, à l'origine du musée actuel, vient de l'acquérir. "Il s'agit d'une pièce fondamentale pour la sculpture italienne."

Et pendant ce temps, l'Etat italien... 

Ainsi se termine un beau parcours, exclusivement italien, qui consolera le touriste de certaines défaillances actuelles. Les musées italiens, surtout s'ils relèvent de l'Etat central, dont le ministère de la Culture a presque disparu faute de crédits, se trouvent dans une situation tragique. Il suffit de parcourir le Brera à Milan, l'Accademia à Venise ou même les Offices à Florence, dont la nouvelle entrée reste en rade... depuis les années 1990.

Pratique 

Galleria d'Arte Moderna Achille Forti, Cortile Mercato Vecchio, Vérone. Tél.0039045 800 19 03, site www.comune.verona.it Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 19h. Horaires élargis dès le mois de juin. Photo (Elena Sartorati): La fin du parcours avec, au centre, la "Femme nageant sous la mer" d'Arturo Martini (1942)

Prochaine chronique le vendredi 9 mai. La Croix-Rouge tente son doublé à Genève, MICR et Musée Rath. Attention les vélos!

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