Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MÉCÉNAT/Les musées font aujourd'hui appel au public pour un gros achat

Crédits: DR

Tiens, les Italiens s'y mettent aussi! Je viens de recevoir un communiqué annonçant la chose. Un vibrant appel se voit lancé au public afin d'acquérir un tableau pour l'Accademia de Venise. Un musée qui reste en bien mauvais état, en dépit des travaux sporadiquement menés depuis plus de vingt ans. Il s'agit de «L'Espérance» du Toscan Giorgio Vasari (11511-1574). Notons que l’œuvre a été peinte pour un plafond du palazzo Corner Spinelli, sur la Lagune. 

Ce décor comprenait neuf toiles, dont la disposition a été reconstituée. Essentiel pour comprendre l'essor du maniérisme à Venise, qui aboutira au Greco, il s'est vu démantelé il y a bien longtemps. En 1987, l'Accademia a réussi à en acheter quatre fragments, cantonnés comme il se doit dans les réserves en attendant un irréaliste agrandissement. En 2002, l'institution, que gère aujourd'hui Paola Marini, parvenait à s'offrir un cinquième morceau. Le sixième est venu en 2013. Il s'agissait de «La Foi». Aujourd'hui un septième bout se retrouve en vente en Angleterre. Ce n'est pas donné. Il faut 600 000 livres (heureusement qu'il y a eu le Brexit!) pour avoir «L'Espérance».

Une idée de James Ivory 

L'idée de faire un appel de fonds n'est apparemment pas venue de la Signora Marini. C'est le cinéaste James Ivory («Chambre avec vue», «Maurice»...) qui s'est chargé de la chose. A 88 ans, l'Américain, qui n'a plus tourné depuis 2009, a déclaré qu'il ferait pour commencer une importante donation. Celle-ci doit mettre en branle la machine. Il faut dire que l'homme a été un important collectionneur d'art ancien. Son ensemble de miniatures indiennes constitue l'un des rares fonds cohérents du futur Louvre d'Abu Dhabi. Espérons (ce qui s'impose pour «L'Espérance») que la chose se passera bien. 

Il y a maintenant six ans que les musées, aux budgets d'acquisition écornés (ou supprimés, comme à Genève) s'adressent directement au public. La première opération hautement médiatisée du genre a été, en 2010, l'achat par le Louvre de «Les trois Grâces» de Lucas Cranach. Un petit panneau séduisant. Les souscripteurs s'étaient donc vite déclarés. Mais attention! Comme partout ailleurs, le public ne payait qu'une petite partie de la somme exigée. Le «ratio» se situe généralement autour de dix pour-cent, mais il peut se révéler encore moindre. Un échec apparaîtrait en effet intolérable. Il empêcherait la réédition d'un tel événement. On l'a bien vu à Genève avec les (trop chères) photos de David Douglas Duncan documentant le travail de Pablo Picasso sur les «Baigneurs à La Garoupe». Il a fallu qu'une fondation bouche discrètement le trou...

Prix abusifs 

Mais revenons au Louvre, qui s'est fait une spécialité de l'appel au peuple. En froid avec ses grands mécènes, souvent bien mal traités par la direction, l'institution s'est lancée dans des opérations tous azimuts. Il y a eu la «table de Teschen», chef-d’œuvre pour le moins kitsch de l'orfèvrerie saxonne du XVIIIe siècle. Deux figures en ivoire afin de compléter une «Descente de croix» du XIIIe siècle. «L'Amour», sculpté par Sally, qui a appartenu à Madame de Pompadour. «Tous mécènes!» Le résultat a chaque fois été annoncé avec des cris de victoire, et les noms des donateurs étalés aux murs. Il fallait faire taire les voies discordantes, qui relevaient le fait que le musée national surpayait jusqu'au délire les œuvres en question. Seize millions d'euros pour la table, plus de cinq pour «L'Amour», n'était-ce pas se foutre de la tête du monde?

Stimulée, la province, que dis-je les régions, se sont mises à lancer leurs opérations. Il y en a eu à Valence pour Hubert Robert. Lyon pour des Poussin ou des Fragonard bien chers. Rennes a mieux réussi ses coups (et maîtrisé ses coûts). Payé un prix très raisonnable, l'apôtre de Ribera lui a valu un autre tableau de la série (un "apostolado"), donné par un collectionneur parisien. Et que dire de l'acquisition par Rennes des dessins du fonds Jobbé-Duval (un peintre académique de la fin du XIXe siècle, lié à la ville) si ce n'est du bien? D'abord le marchand, Emmanuel Marty de Cambiaire, a consenti un prix très doux. Ensuite chaque feuille, mise en ligne à des prix allant de 50 à 500 euros, était directement acquise par carte sur ordinateur pour le musée.

Un geste exceptionnel 

Ce genre de participation va-t-il continuer? Sans doute. Mais il doit par essence demeurer exceptionnel. Il convient aussi que, contrairement à ce qui se passe avec le Louvre, Monsieur Tout le Monde ne se sente pas floué. Le public n'est pas là pour enrichir certains marchands dont je ne donnerai pas les noms. Les musées suisses devraient-il du coup davantage s'y mettre? Sans doute, mais à condition d'avoir bonne réputation. On ne fait pas des cadeaux à n'importe qui, surtout quand il s'agit de n'importe quoi. Alors pourquoi pas une fois le Kunstmuseum de Bâle? Le Kunsthaus de Zurich? Ou aujourd'hui le Bündner Kunstmuseum de Coire tout neuf?

P.S. Je n'ai cité que des oeuvres classiques. Il semble que ce type d'appel soit lié au patrimonial. L'occasion devient du coup "unique".

Photo (DR): «L'Espérance» de Giorgio Vasari, convoitée par Venise. Je n'ai pas trouvé d'images en couleurs. 

Prochaine chronique le vendredi 28 août. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (qui pourrait lui aussi faire appel au peuple) présente la peinture du dramaturge August Strindberg.

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