Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MÉCÉNAT/Le Louvre table sur le public

A table! Le Louvre a lancé l'automne dernier sa nouvelle souscription. Elle touche cette fois un objet extravagant. La table dite «de Teschen» a été créée en 1779 par le Saxon Johann Christian Neuber. Un monsieur spécialisé dans les tabatières. Le Louvre en conserve douze de sa main, dans le nouveau département des arts décoratifs. L'Allemand créait des mosaïques de minéraux. Elles tenaient autant d’œuvres d'art que de catalogues scientifiques. La fameuse table inclut ainsi sur son plateau 128 spécimens rares, explicités par un livret conservé dans le tiroir. 

Pourquoi la chose, montée sur roulettes, se nomme-t-elle «de Teschen»? A cause de son histoire. Lors de sa création, l'Europe était au bord de la guerre. Après les successions de Pologne et d'Autriche, qui avaient amené des conflits sanglants, le passage de témoin se révélait difficile en Bavière. Il y avait deux prétendants, soutenus par différentes puissances. Louis XVI se refusait à prendre parti. Il voulait la paix. Il envoya comme médiateur le baron de Breteuil, qui réussit le petit miracle de mettre tout le monde autour de la même table (pas celle de Neuber!) L'accord fut signé à Teschen, aujourd'hui en Pologne. En remerciement, le roi de Saxe offrit à Breteuil cette création extraordinaire, que possèdent encore ses héritiers.

Un prix de 12,5 millions d'euros 

Toute a une fin. Les Breteuil connaissent de gros besoin d'argent. Ils chargent la maison Kugel, dont je vous ai parlé en septembre, de mettre en vente ce bijou de famille. Les Kugel sont des gens charmants. On connaît cependant leur appétit. Classée Trésor national, la table se voit proposée à 12,5 millions d'euros. Le Louvre se déclare intéressé. Il casse sa tirelire. Manque un million. Une campagne de presse invite le public à verser son obole. Les dons les plus modestes sont les bienvenus. Il s'agit d'associer tous les amateurs à cette opération patrimoniale. 

Fin décembre, les choses allaient moyennement bien. Il manquait 35 pour-cent d'une somme représentant huit pour-cent à peine du prix global. La table est exposée dans une salle de mobilier néo-classique. Je l'ai vue. J'avoue trouver la chose assez laide, à force de surcharges. Mais qui suis-je, misérable ver de terre, pour avoir une opinion? Reste que l'Allemagne a selon moi produit en plein rococo des meubles autrement plus séduisants que cette sorte de Fabergé avant la lettre. Je pense aux commodes en bois blanc et or de Würzburg ou de Bamberg.

Clôture le 31 janvier 

On verra comment l'affaire se termine. Les intéressés ont jusqu'au 31 janvier 2015 pour faire un don en ligne (ou selon un autre mode classique). Le Louvre lancera sans doute dans quelques mois son nouvel appel public. Il y en a un par an depuis 2010. L'achat d'un Cranach a lancé le mouvement (1). Le grand musée ne pouvait soit-disant pas vivre sans lui (2). En 2011, les amateurs se voyaient appelés à aider la restauration de fragments architecturaux cairotes (le département islamique allait ouvrir). En 2012, il fallait de l'argent pour une statuette en ivoire gothique complétant une admirable «Descente de Croix» du musée. En 2013, une contribution au nettoyage de la «Victoire de Samothrace» s'imposait. Un dépoussiérage hors de prix. 

On l'aura remarqué. Il ne s'agit pas toujours d'acheter (3). En revanche, l'aide, pour sembler victorieuse, reste très partielle. Il s'agit d'un appoint. D'une démarche sociale. L'idée est bien de fédérer les bonnes volontés, à une époque où les «Amis» ne peuvent souvent plus faire face à l'envolée des prix (4). Pas étonnant dans ces conditions, si la province suit. Lyon avait même précédé en 2007 quand il avait fallu trouver dix millions d'euros pour un Poussin, mais le simple pékin restait hors jeu. Un Club Saint-Pierre des grands donateurs avait alors vu le jour. La directrice Sylvie Ramond n'en lançait pas moins un appel public pour un Ingres (mineur) en 2012. Ont suivi Rennes ou Valence pour de la peinture ancienne. Ornans a aussi agité sa sébile pour «Le Chêne à Flagey» de Courbet: 265.000 euros sur 4 millions. Lyon revient aujourd'hui à la charge. Son musée ne possède aucun panneau du peintre de la Renaissance... Corneille de Lyon. Un Anglais veut lui en céder un pour 566.000 euros. Il en manque 250.000 pour lesquels les Lyonnais se voient appelés à cotiser d'ici le 15 avril 2015.

Lausanne et Genève

Courante dans les pays anglo-saxons, la quête de fonds existe-elle en Suisse romande? Oui. Elle a été de règle à Lausanne. C'est ainsi qu'a été acquis le fonds d'atelier du peintre Ducros en 1811. En 1890, l'institution lançait un appel basé sur l'histoire locale. Il lui fallait «La reine Berthe et les fileuses» d'Albert Anker. Deux campagnes de presse ont fait entrer des toiles importantes du Vaudois Charles Gleyre et 1899 et 1907. L'immense «Labour dans le Jorat» d'Eugène Burnand se hissait de la sorte au Palais de Rumine en 1921. Il y a encore un un appel au début des années 2000. 

Et Genève? Dans les années 1980, une statue en ivoire du génie local James Pradier faisait l'objet d'une souscription, mais au sein de des «Amis». En 2012, le Musée d'art et d'histoire a cherché dans le public 200.000 francs pour 50 photos de David Douglas Duncan documentant l'exécution de «Baignade à la Garoupe» (qui appartient au musée). Il y a eu un cri de victoire, «MERCI!». La recherche s'était pourtant révélée poussive. Des fondations privées ont dû compléter. Il faut un musée très solide, et surtout doté d'une bonne image, pour se lancer dans ce genre d'opérations. 

(1) En 1889, Claude Monet avait lancé une souscription de 20.000 francs or pour acheter «Olympia» de Manet, dans le but de l'offrir au Louvre. Une démarche très différente.

(2) Faux! Il possédait déjà un autre Cranach du même genre encore plus beau.

(3) Orsay appelle ainsi au secours pour restaurer «L'atelier» de Courbet, alors qu'il vient d'acheter un James Tissot pour quatre million d'euros...

(4) Il y a évidemment des tableaux anciens magnifiques à des prix intéressants sur le marché. Mais ils passent inaperçus des conservateurs, qui snobent souvent le commerce.

Photo (Louvre): Le dessus de la fameuse table, dont je viens de vous raconter les dessous.

Prochaine chronique le dimanche 25 janvier. Quelques expositions à voir d'urgence à Paris. Elle ferment tout bientôt...

 

 

 

 

 

 

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