Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Coronavirus et «putaclic»: informer est notre mission

En temps de crise et d'incertitudes, comment faut-il informer? Entre les titres vus comme rassurants et ceux dénoncés comme alarmistes, quelle est la mission d'un média? Exemple avec un contenu paru sur Bilan.

Mi-janvier 2020: le coronavirus n’est encore qu’une obscure menace apparue récemment dans une région reculée de l’intérieur de la Chine. La maladie que peu de gens nomment déjà Covid-19 a fait quelques victimes à peine et nombre d’occidentaux sourient en voyant les autorités chinoises faire édifier des hôpitaux en une semaine, confiner des villes entières et organiser un blocus complet de régions peuplées de millions d’habitants.

Si Bilan avait alors publié un article, un billet de blog ou un éditorial réclamant des contrôles stricts sur tous les voyageurs ayant séjourné en Chine, la mise en place d’une quarantaine aux frontières terrestres et aériennes, l’obligation du port du masque dans l’espace public et des gants, des tests généralisés à grande ampleur, sous peine de voir cette maladie provoquer des centaines de morts dans le pays, 90% d’entre nous (et je m’inclue dans ce lot) auraient crié à la paranoïa et vu cette publication comme inutilement alarmiste. Et si nous avions titré là-dessus en nous appuyant sur les propos d’épidémiologistes et de scientifiques qui avertissaient déjà des dangers potentiels, nous aurions reçu des centaines de messages nous accusant de sensationnalisme, de faire du «putaclic». Pourtant, c’est ce qu’ont fait des médias et les autorités à Singapour et en Corée du Sud: une alerte déclenchée très vite et des mesures fortes.

Deux mois plus tard, une de mes collègues publie une interview du brigadier Raynald Droz. Ce gradé de l’armée suisse qui est en charge du volet militaire de la réponse suisse au coronavirus. Cet homme qui prouve au quotidien par son sérieux, sa mesure, son sens de la collégialité et son calme que notre pays peut faire face à la crise, mais qu’il faut adopter les bons comportements et stratégies et qui n’élude pas les questions sensibles. Et à la question de la durée du confinement, il répond avec deux hypothèses: l’une optimiste qui prévoit une levée des mesures d’ici l’été, et l’autre plus pessimiste qui envisage un confinement prolongé jusqu’à l’hiver. Qu’est-ce qui déterminera où le curseur s’arrêtera entre les deux? La discipline des habitants du pays. Et le militaire est très clair avec ma collègue: la majorité des Suisses respecte les mesures prônées par les autorités, mais il y a encore des personnes qui ne semblent pas avoir pris la mesure du risque. Et ce sont ces personnes qui pourraient prolonger le confinement afin d’empêcher le pays de reprendre peu à peu une activité normale. En marge de l’interview, c’est le message qu’il convient de faire passer: avertir que ces comportements irresponsables font courir de multiples risques (sanitaires, économiques, psychologiques,…) à l’ensemble de la population.

Et il fallait s’y attendre: sur les 90% de ceux qui auraient crié au «putaclic» en janvier, il reste quelques personnes qui nous reprochent de faire dans le sensationnalisme. Ils sont minoritaires. Mais bien présents.

Pourquoi serions-nous «putaclic»? Bilan est un média sérieux et l’auteure de l’article a toujours fait preuve d’une prudence déontologique qui l’honore. En l’occurence, elle a fait relire ses citations et le titre de l’article au brigadier Droz qui a validé l’ensemble. Lui-même n’a pas estimé que le titre sur-vendait ses propos. Et a apprécié que nous choisissions de relayer des propos qui avertissaient d'un danger qui plane sur notre pays en cas de persistance de comportements inadéquats.

Et d’ailleurs, «sur-vendre»… dans quel but? Depuis le début de cette crise, une immense majorité des articles consacrés au Covid-19 sur bilan.ch sont en accès libre. Celui-ci également. Nul ne peut nous accuser d’avoir voulu vendre des abonnements supplémentaires via cet article. Faire gonfler ses chiffres d’audience alors? Dans quel but? Depuis le début de la pandémie, Bilan comme l’ensemble des médias a déjà vu son audience en ligne exploser. Le grand public veut être informé. Nos chiffres d’audience sont déjà très bons. Quel besoin de les gonfler encore? Les journalistes de Bilan ne sont pas dans une course de vitesse à l’audience. Ils sont dans une course de fond pour informer le grand public et jouer leur rôle. C’est pour cela que la majorité des articles traitant de la pandémie et de la crise sont en accès libre.

Si j’avais le pouvoir de remonter le temps, je publierais moi-même les contenus prônant des mesures strictes dès janvier. Je ne me gausserais pas de ces propos alarmistes de certains que l’on voyait comme des Cassandre. Je me positionnerais comme un tenant de la prudence et mettrais en exergue des hypothèses sérieuses, portées par des scientifiques, des chercheurs, des responsables politiques ou militaires sur des hypothèses valables. Quitte à ce que tout cela effraie certains lecteurs. Si c’était à revivre, je recommanderais de prendre exemple sur Singapour ou la Corée du Sud et de prendre très tôt des mesures contraignantes et radicales. Cela aurait pu épargner des centaines de vies. Mais nul ne peut remonter le temps. Par contre, nous pouvons apprendre de nos erreurs et cesser de relativiser, de minimiser, de mettre en exergue les hypothèses légères en mettant sous le boisseau celles qui font peur…

Et une dernière chose: quand on creuse un peu sur les réseaux sociaux, on réalise que certains et certaines (pas tous, mais une partie d’entre elles et d’entre eux), parmi celles et ceux qui nous accusent de faire du «putaclic», vont commenter d’autres publications ailleurs et y prônent une reprise de l’activité, un allègement des mesures de confinement, voire tiennent des propos qui relativisent le bilan de la pandémie. Comme si perdre des proches était finalement peu important au regard de quelques points de PIB. C’est un point de vue qui se défend. Peut-être attendent-ils que Bilan, la référence suisse de l’économie, tienne cette ligne. Peut-être attendent-ils que nous nous engagions en faveur d’une économie qui reprend, quitte à ce que quelques centaines de seniors, de personnes vulnérables ou d’enfants (parce que oui, des enfants peuvent aussi succomber au Covid-19, comme ce nourrisson décédé aux Etats-Unis) meurent. Pertes et profits, diraient certains froidement. Je ne suis pas un partisan de cette économie. Dans cinq ans, les analystes loueront sans doute les mesures drastiques de Singapour qui auront permis de limiter la casse et de contenir la pandémie, et critiqueront sans doute l’attentisme et la légèreté de nombreux Européens. De ceux qui continuent à se serrer la main sur les quais de la rade à Genève ou dans les vignes de Sion, de ceux qui, au mépris des recommandations, organisent des soupers entre amis à Yverdon ou Porrentruy. Mon économie est celle d’une société qui prend soin des plus vulnérables, quitte à faire peur ou vexer certaines et certains. Personnellement, je vois cela comme une alerte sur les dangers. Et c’est notre rôle en tant que journalistes.

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