Mary Vacharidis

JOURNALISTE

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

Le sucre tue

Les lobbies insinuent le doute quant aux risques, grâce à des études qu’ils financent eux-mêmes

La formule «Le tabac tue» pourrait un jour trouver une variante qui étiquetterait les canettes de soda: «Le sucre tue». Depuis 1980, le nombre de personnes obèses a plus que doublé dans 73 pays, dont la Suisse. A la clé, davantage de maladies cardiovasculaires, de diabètes et de cancers. Surpoids et obésité ont coûté près de 8 milliards de francs à la Suisse en 2012, selon l’Office fédéral de la santé publique. Des coûts qui ont triplé en une décennie. Pour lutter contre cette épidémie, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) préconise notamment la taxation des boissons sucrées, à l’instar de l’alcool ou du tabac. Si l’idée fait son chemin à l’étranger, en Suisse, elle ne convainc pas. Défendue en 2018, une première initiative cantonale venue de Neuchâtel a sèchement été rejetée par les deux Chambres.

Combat idéologique

Car les lobbies veillent. Leur stratégie, comme le décrypte la NZZ am Sonntag, c’est d’insinuer le doute quant aux risques, grâce à des études qu’ils financent eux-mêmes. Et aussi, de faire glisser le problème du sucre vers le terrain de l’idéologie. La consommation de sucre serait une question de liberté individuelle. Or, quel choix a le consommateur? L’immense majorité des produits disponibles sur le marché sont trop sucrés afin d’attiser l’appétit. Et d’user l’argument classique du libéralisme: il faut éviter de charger l’appareil étatique par de nouvelles lois inutiles.

En Suisse, les lobbies proviennent de l’industrie alimentaire qui rémunère des élus fédéraux pour présider les associations faîtières. Même méthode chez Migros et Coop. Cette dernière vient de recruter l’ancienne conseillère fédérale Doris Leuthard comme administratrice. Suivent les relais des intérêts des grandes entreprises, comme EconomieSuisse, et les défenseurs des paysans qui cultivent les betteraves à l’origine du sucre. A l’échelon international, on imagine sans peine les moyens dont disposent Coca-Cola, Mars, Snickers et consorts ou encore McDonald’s.

Cette croisade inégale contre le sucre rappelle le combat contre la cigarette entamé au début du XXIe siècle. Les années 2000 ont été marquées par les mesures politiques antitabac et par des campagnes de sensibilisation aux méfaits de la nicotine. Malheureusement pour le citoyen, l’industrie du tabac semble bénéficier d’une impunité totale. Arrangements à l’amiable et annulations des décisions de justice sont la règle. Par exemple, en 2000 aux Etats-Unis, le tribunal de Floride avait condamné, lors du procès Engle, les fabricants à payer 145 milliards de dollars de dommages et intérêts punitifs. Puis le jugement a été annulé par la Cour suprême.

Pour le tabac comme pour le sucre, ce ne sont sans doute pas les seules décisions de justice qui en viendront à bout, mais l’opinion. Nombre d’employés des cigarettiers ont quitté un job devenu trop embarrassant. Ceux qui sont en place cherchent à cacher la nature de leur emploi. C’est la honte des acteurs eux-mêmes qui pourrait ainsi à long terme faire triompher la santé sur les dividendes.

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