Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/"Les couleurs du paradis perdu" à la Médiathèque Valais

Crédits: DR

Genève a son Centre d'iconographie genevoise, qui conserve sans rien montrer. Sion possède une Médiathèque Valais multipliant les expositions à Martigny. Autres lieux, autres moeurs. Ces manifestations martignéraines restent bien sûr centré sur un canton réputé pour sa photogénie. L'actuelle présentation, visible jusqu'à la fin de l'année, ne fait pas exception à la règle. Il s'agit des «Couleurs du paradis perdu». Elle fait en quelque sorte suite à «Fous de couleurs», proposé en 2015 au Musée gruérien de Bulle. Logique! On trouve à nouveau derrière ce projet l'historien de la photo Nicolas Crispini.

Nicolas Crispini, pourquoi parler de «paradis perdu»?
Parce que le Valais a été considéré comme tel, et qu'un paradis se doit depuis la Bible d'être perdu. Il y a très longtemps que le canton s'est vu associé à l'idée de vertus frustes et primitives. Celles-ci ont traversé les siècles. Il fallait les maintenir vivaces. En gros, les Valaisans du XIXe et de la première moitié du XXe siècle devaient se voir maintenus à l'écart de la modernité. Surtout ceux des montagnes. Plus on monte, plus c'est pur. Il est donc normal que le Valais ait suscité une énorme iconographie. On connaît en peinture les tableaux de Raphaël Ritz, qui est effectivement de Brigue, puis les produits de «l'école de Savièse». Elle était essentiellement formée d'artistes genevois, vaudois ou neuchâtelois venus en quête d'un exotisme à la fois rural, alpin et catholique. Est ensuite venue la photo. 

En quoi le paradis est-il menacé?
Parce que des cités se développent dans la plaine, et que la ville reste par définition mauvaise. Il fallait épargner aux villages de montagne les miasmes de l'urbanisation et les horreurs de l'industrie. Il y a du coup eu une tentation de transformer certains lieux, élevés au rang d'icônes, en réserves d'Indiens. On devait en isoler les habitants du reste du monde, pour leur bien naturellement. Ils gardaient ainsi l'âme de ce qu'on se mit à appeler «le vieux pays». C'était un peu l'idée initiale du «Heimatschutz». En photographie, les images ont du coup montré des paysannes en habits du dimanche. Il fallait idéaliser une réalité tenant déjà du fantasme vers 1900. Prenez la montagnarde avec son râteau sur l'épaule, qui fait l'affiche. Elle ne serait jamais partie à l'époque faire les foins dans une telle tenue, ici jugée identitaire. Il fallait en plus au photographe un paysage sublime d'où elle puisse se détacher. L'artiste a choisi l'unique coin du sentier où se profile la montagne blanche. Et il a bien sûr demander à la femme de poser. 

La couleur, pourquoi la couleur?
Parce qu'elle représente ici le rêve, le noir et blanc incarnant paradoxalement à l'époque la réalité. C'est avec ce dernier qu'on montre les fabriques, les constructions de barrages et les ouvriers. L'image polychrome a été rendue possible par les progrès de la technique. Certains des premiers procédés, comme celui de Gabriel Lippmann, Prix Nobel 1908, n'ont pas connu la postérité qu'ils méritaient en raison de leur coût. Mis au point par les frères Lumière en 1903 et lancé sur le commerce en 1907, l'autochrome a en revanche connu un énorme succès. Il convenait parfaitement aux amateurs distingués, qui forment le gros des producteurs d'images du paradis valaisan. Les plaques sorties des usines Lumière ont été utilisées jusque vers 1930, souvent pour réaliser des projections sur écran. Simple et permettant de multiples épreuves, le Kodachrome américain et l'Agfacolor allemand ont alors pris le relais. Il y aura un abus de couleur qui finira par lui donner l'air vulgaire. Pour les gens sérieux des années 1940 à 1980, une belle image restait forcément en noir et blanc. Tout a ensuite basculé. Regardez le travail actuel d'un Martin Parr! 

Vous avez mené d'importantes recherches pour retrouver les autochromes, qui sont rappelons-le des images positives en couleurs sur une plaque de verre.
Nous avions, car je ne travaille pas seul, établi un inventaire pour «Fous de couleurs». La perte a dû être énorme. Une plaque de verre lourde et fragile ne se conserve pas aussi facilement qu'un tirage papier. Il m'est arrivé d'intervenir trop tard. Au téléphone, un très vieux monsieur (il était centenaire) m'a renvoyé à son fils. Ce dernier m'a révélé que tout avait été jeté à la benne, il n'y a pas si longtemps. 

Vous avez tout de même trouvé de quoi remplir la Médiathèque.
Il y a là environ 300 images, venues de dix institutions. Je citerai bien sûr l'Elysée de Lausanne, mais il y a aussi le Musée alpin de Berne, le Musée gruérien ou la Fotostiftung de Winterhour. Des collectionneurs privés ont bien sûr collaboré. Vous trouvez aussi à Martigny des affiches et une dizaine de peintures. Je voulais montrer à quel point la photo des débuts du XXe siècle a imité, dans sa composition, dans ses cadrages, dans ses effets de couleurs, les toiles de la génération précédente. Il fallait, au propre, «faire tableau». Nous avons également voulu, avec Sylvie Délèze, directrice de la Médiathèque depuis fin 2015, quelques échos contemporains. Nous avons retenu Walter Niedermayr, une star actuelle de la photographie alpine. Il nous a confié des vues de stations, vues de loin.

Pratique

«Les couleurs du paradis», Médiathèque Valais, 15, avenue de l gare, Martigny, jusqu'au 23 décembre. Tél. 027 607 15 40, site www.mediatheque.ch Ouvert tous les jours, sauf dimanche, de 13h à 18h.

Photo (DR): Des couleurs pour magnifier une réalité à la fois éternelle et menacée.

Prochaine chronique le vendredi 24 juin. Les achromes de Piero Manzoni sont exposés au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."