Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda se penche sur Matisse

Eh oui! La Fondation Gianadda, qui a déjà proposé deux Nicolas de Staël, n'avait jamais donné de véritable exposition Matisse. Dans ses tournes de noms célèbres de la première moitié du XXe siècle (avec quelques pointes dans un passé plus lointain) elle avait bien imaginé «De Goya à Matisse», grâce à des estampes du fonds Doucet, ou «De Matisse à Picasso», avec des tableaux du «Met». Mais l'artiste français n'avait jamais occupé la place centrale. Voici cet oubli réparé. La nouvelle aventure du Centre Pompidou en visite à Martigny s'intitule «Matisse et son temps». 

C'est en effet Pompidou, invité par le ministère de la Culture français à trouver des apports financiers extérieurs, qui a presque tout fourni. Je dis bien «presque». Léonard Gianadda, qui dispose depuis longtemps d'un énorme réseau, a trouvé les appoints dans des collections privées suisses. Certains sont célèbres. On se demande combien de fois l'«Intérieur à Collioure» (1905) des Merzbacher a déjà été montré. D'autres tiennent presque de l'inédit. Je n'avais ainsi jamais vu la «Jeune fille sur un divan, ruban noir» de 1921.

Tableaux disponibles

Il n'empêche que pour illustrer la carrière de Matisse (1869-1954), Beaubourg amène le gros de la cavalerie. Il faut dire que son musée apparaît riche en la matière. L'accrochage actuel des salles a été dévoilé fin mai. Je vous ai raconté à quel point il reste conformiste et sage. Les conservateurs savent donc ce qui n'y figure pas. Il n'y a aujourd'hui aux cimaises des Matisse célèbres, certes, mais pas le «Portrait de Greta Prozor» (1916) ou la «Porte fenêtre à Collioure» de 1914, qui frôle l'abstraction. Ils devenaient libres pour la Fondation Gianadda. 

Même arrivé tardivement à la peinture, même en ayant beaucoup tâtonné vers 1890 dans l'atelier de Gustave Moreau, Matisse a connu une longue carrière. Autant dire que le «temps» annoncé par l'affiche couvre six décennies. Commissaire invitée, Cécile Debray a eu toute liberté des montrer le peintre face à de nombreux contemporains, de Derain à Picasso en passant par Juan Gris, Pierre Bonnard (un ami proche), Fernand Léger ou Raoul Dufy. L'artiste étant, de plus «en avance sur son temps», la conservatrice a même pu imaginer trois «flash-forwards». Le visiteur retrouvera aux murs, ô combien difficiles, du musée privé Simon Hantaï, Claude Viallat ou Jean-Pierre Pincemin, qui ont œuvré dans le sillage créé par les collages conçus en 1947 pour le livre «Jazz».

Un parcours impressionnant 

Cette diversité de signatures enlève un peu son caractère rétrospectif à la manifestation actuelle. Entre Matisse et Picasso, confrontés en 2002 lors d'une énorme exposition au Grand Palais parisien, il y a peu d'éléments communs. On sait du reste à quel point les deux hommes se méfiaient l'un de l'autre. Matisse se situe à des kilomètres de Juan Gris. Il a peu à voir avec Renoir, même si les années 1920 apparaissent terriblement régressives chez le Normand, qui multiplie alors les suaves odalisques. C'était en revanche une bonne idée que de le montrer à côté de Rik Wouters, un Flamand flamboyant que les Français n'ont toujours pas découvert, un siècle après sa mort en 1916. 

Impressionnant en dépit de quelques toiles faibles, le parcours illustre la richesse du Musée d'art moderne de Pompidou, dont les collections ont sextuplé depuis l'ouverture du Centre en 1977. Vu la taille finalement limitée des deux étages voués aux collections, deux questions finissent par se poser à ce propos. La première est la présence dans ces murs du fauvisme. Ce point de départ pourrait tout aussi bien constituer le point d'arrivée d'Orsay, dont la politique d'accrochages et d'expositions se révèle depuis quelques années autrement plus dynamique (1).

Une Fondation à repenser 

La seconde question se révèle bien sûr la répartition de ses richesses. Pourquoi faut-il que Paris phagocyte tout, alors que les grandes institutions de province ont raté le XXe siècle? Elles ne demanderaient qu'à accueillir des œuvres confinées en réserve. Est-il normal que le beau «Portrait de la baronne Gourgaud» (1924) reste en cave, alors qu'il s'agit en plus d'une des plus importante mécène du Musée d'art moderne (2), et que nul ou presque n'ait jusqu'ici vu une toile du calibre de la «Nature morte au buffet vert» de 1928? Pourquoi ne pas envoyer ces pièces majeures à Lille, à Rennes ou à Lyon? 

La dernière interrogation (la troisième donc) tient bien sûr à la Fondation Gianadda elle-même, dont l'animateur Léonard Gianadda fête en 2015 ses 80 ans. Il semble clair que son public vieillit en même temps qu'elle (et que lui). Il faudrait un renouvellement des thèmes, des visiteurs, voire du bâtiment, qui apparaît bien daté. On reste très loin, dans cette masse aveugle de béton, du «geste architectural» motivant les actuelles générations. Tout cela pose à terme le problème de sa pérennité. Quid dans dix ans? 

(1) Il faut dire que Beaubourg, qui passe pour un panier de crabes, accumule les «affaires» comme on dit en France. La dernière en date, après l'expulsion d'Alain Seban, concerne Agnès Saal, qui aurait selon la presse dépensé durant son mandat pour 400.000 euros en taxi. Inconnue jusqu'ici du grand public, la directrice générale est du coup devenue une vedette des journaux «people». Des paparazzis l'ont pistée jusque dans le métro, où elle circule désormais. Une Saal affaire...

(2) Américaine de naissance, Eva Gourgaud a beaucoup donné, puis légué en 1959. Le fameux «Arlequin» de Picasso, icône des icônes de Beaubourg, provient d'elle.

Pratique

«Matisse et son temps», Fondation Pierre Gianadda, 59, rue du Forum, jusqu'au 22 novembre. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h. Photo (Succession Matisse/Pro Litteris): "L'après midi à Collioure" (1905, aussi dit "La sieste".

Prochaine chronique le lundi 28 juin. Un gros livre de dialogues entre Ariel Kyrou et Mounir Fatmi parle du "Blasphème", principalement en art.

 

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