Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda revient encore une fois à Marcel Imsand

Crédits: Florian Cella/"24 Heures", 2012

Toutes les carrières ne traversent pas des passages cloutés. Il y a encore des artistes dont le parcours ne transite pas (quand tout se passe bien, naturellement) d'une bourse à une résidence et d'une exposition dans un lieu subventionné à un achat public. Ainsi en va-t-il de Marcel Imsand, qui vient de fêter ses 87 ans. Il faut dire que le photographe appartenait à une génération où créateurs et créatifs ne devaient pas encore jouer des coudes. Et je ne suis pas sûr que l'image argentique, à ses débuts, ait pu sembler un art au grand public romand. 

Imsand revient pour la cinquième ou la sixième fois à la Fondation Gianadda, qui le glisse cette fois en reprise (1) entre le Picasso passé et le Cézanne à venir. Il existe une complicité de longue date entre ce Fribourgeois de Lausanne et l'entrepreneur valaisan Léonard Gianadda, même si le lecteur apprend par le catalogue que leurs rapports ont plutôt mal commencé. Imsand a ainsi servi d'iconographe maison, documentant les grandes heures de la Fondation. Il lui a aussi fait cadeau de quelques 500 de ses tirages, afin qu'il existe en Suisse un point de référence pour son œuvre. Les séries se sont vues privilégiées. Normal. Il s'agit là de travaux plus personnels, entrepris sur le long temps. Il suffit se penser à «Paul et Clémence», à «Luigi, le berger» ou à «Frères».

Un gros travail de presse 

Pour ceux qui l'ignoreraient, Imsand s'étant fait plus discret depuis une quinzaine d'années, l'homme est né en 1929 à Gruyères. Père ouvrier. Mère couturière. Il devient logiquement apprenti après avoir débuté comme porteur de pain. La pâtisserie. Puis la mécanique de précision. Le débutant s'installe alors à Neuchâtel, où il découvre la photographie. Il ira à Lausanne en 1957 seulement. C'est là que naîtront ses trois enfants (dont le photographe Jean-Pascal Imsand), avant qu'il ose le grand saut. En 1964, Marcel devient photographe indépendant. Il découvre la même année Maurice Béjart au Théâtre de Beaulieu. Il portraiturera le danseur et chorégraphe durant des décennies. 

Une grande partie du travail de Marcel Imsand se voit dédié à la presse locale, même s'il est un temps attaché au Grand Théâtre genevois. En 1969, Marcel Pasche lui demande de faire paraître un grand instantané chaque jour dans «La Feuille d'avis de Lausanne», qui deviendra «24 heures» en 2001. Il y a aussi la collaboration, plus rustique, avec ce «Sillon romand» qui se verra rebaptisé «Terre & Nature». De quoi se faire connaître pas tout le monde dans le canton. Imsand devient une figure à la fois répandue et populaire, ce que ses cadets ne lui pardonneront pas.

Une vision tournée vers le passé 

Que n'a-t-on en effet pas dit de sa production dans les années 1970 et 1980... Elle serait surtout passéiste, ce qui ne me semble pas faux. Il n'y a pas un fil électrique, ni un seul mur de béton dans ces images semblant vouloir retenir le temps. Luigi, le berger bergamasque qu'il accompagnera durant des années dans ses pérégrinations, se promène dans une campagne intacte avec ses moutons. Il demeure loin des miasmes de la civilisation. Les frères jumeaux, devenus âgés, vivent comme ils l'auraient fait avant 1914. Paul et Clémence refusent ce qu'on appelle le progrès. Un crime il y a une trentaine d'années. 

Les fils se construisent contre les pères. On a donc vu, depuis quarante ans, les reflets argentiques, puis numériques, d'une Suisse hyper-réaliste, prise entre consommation et métissage, urbanisation et marginalisation. Aux flous artistiques d'Imsand a succédé un rendu très dur. Ses noirs profonds se sont vus remplacés par une couleur acide. Le changement a surpris au départ. Quelle audace... Au bout de deux générations, le nouveau conformisme qu'il a engendré tend à lasser. Mais Imsand n'est pas pour autant rentré en grâce. S'il a été exposé à l'Elysée, c'est bien avant l'ouverture du usée pour la photographie en 1985. Le Fotomuseum de Winterthour, temple de la photo engagée, le boude. Idem pour la Fotostiftung de la même ville, où l'on ne rigole pas.

Documentation et travail personnel 

Il me paraît donc bon que Martigny serve encore de débouché à Marcel Imsand. Montée par Jean-Henry Papilloud, qui dirigea la Médiathèque valaisanne, et Sophia Cantinotti, l'actuelle rétrospective reste cependant de niveaux très divers. Je comprends que Léonard Gianadda veuille qu'on retrace sur place l'histoire de son lieu culturel, mais les contributions d'Imsand ne sortent pas ici de la documentation bien faite. Alors pourquoi les montrer en énorme, format panneaux d'affichage? Rien à voir avec les tirages originaux des grandes séries, qui se retrouvent du coup écrasés. Minimisés. Presque cachés. 

Il est à espérer qu'on revoie ceux-ci un jour ailleurs, dans une autre mise en scène. La chose n'est pas impossible. En 2010, l'octogénaire a dû quitter son atelier chaotique et bourré jusqu'à la gueule, situé dans une maison de la rue de l'Ale lausannoise jusqu'ici été épargnée par toute restauration. Réfection totale des lieux, au bord de l'effondrement. Une fondation s'est alors crée afin de sauver ces archives. Celles-ci ont été acceptées en 2012 par l'Elysée, où elles se retrouvent non loin de celles du genevois Jean Mohr, le quasi contemporain d'Imsand (Mohr est de 1925). Le musée pourrait une fois faire quelque chose de plus sélectif. Et si possible du vivant de l'intéressé...

Chappaz en sous-sol 

Je terminerai en ajoutant que la Fondation Gianadda montre parallèlement une galerie de photos en sous-sol tournant autour de Maurice Chappaz, qui aurait eu 100 ans en 2016. Il y a là nombre de portraits de l'écrivain, dont beaucoup sont signés par Jean-Marc Martin du Theil, au regard à la fois admiratif et respectueux. Cette seconde exposition est d'essence avant tout littéraire. Elle sort donc un peu de cette chronique. 

(1) La même exposition, ou presque, a déjà été accrochée du 7 décembre 2013 au 3 mars 2013.

Pratique

«Marcel Imsand et la Fondation», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 22 janvier 2017. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

Photo (Florian Cella, "24 heures"): Marcel Imsand quand il était encore installé à Lausanne rue de l'Ale.

Prochaine chronique le lundi 9 janvier. Entretien avec Lionel Bovier, depuis un an à la tête du Mamco.

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