Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda propose l'oeuvre ultime de Picasso

Crédits: Succession Picasso/2016 Pro Litteris/ Claude Germain/RMN-Grand Palais

La première fois que Picasso croise Jacqueline Roque à la poterie Madoura de Vallauris, en 1952, il la voit sans la regarder à moins qu'il ne la regarde sans la voir. L'artiste vit encore avec Françoise Gilot, dont il a deux enfants, Claude et Paloma. Une fois celle-ci partie en 1953, avec leur progéniture sous le bras, l'Espagnol se sent plus disponible. Jacqueline devient ainsi son modèle, sa muse, sa compagne, puis enfin son épouse en 1961. Elle sera enfin sa veuve, en 1973, avant de se suicider en 1986. Fin tragique d'une vie passée dans l'ombre de l'homme élu. 

C'est un «hommage à Jacqueline» que propose cet été la Fondation Gianadda avec son «Picasso, L’œuvre ultime». Il faut dire qu'il semble difficile de séparer le peintre, né en 1881, d'une inspiratrice de quarante-cinq ans sa cadette. Dès 1954, elle se retrouve partout dans ses toiles, ses sculptures de tôle ondulée ou ses estampes. Les spécialistes ont compté. En 1963, Jacqueline apparaît 160 fois dans la création torrentielle se son époux. Picasso, qui a toujours été surproductif, paraît pris de frénésie dans ses vingt dernières années. Le temps lui est compté. Il peint parfois plusieurs tableaux par jour. Ou alors il grave. En 1968, c'est ainsi une suite de 347 planches, avec ce que cela suppose comme états différents.

Réactions choquées

Les réactions se révèlent à l'époque diverses devant ce jaillissement final, qui aboutit souvent à des œuvres en apparence bâclées. En 1966, l'immense exposition traversant les Grand et Petit Palais à Paris est un triomphe public. Quatre ans plus tard, une douche glacée accueille la présentation des toiles récentes au Palais des Papes d'Avignon. Ces étreintes, ces mousquetaires, ces ateliers deviennent pour un critique comme John Richardson, qui l'avait toujours soutenu, des barbouillages séniles. Un brin obscènes en plus. Cette obsession du sexe lui semblait de mauvais augure. Il faut dire que le maître ne se laisse plus retenir par aucune convenance. En 1965, n'avait-il pas déjà intitulé un grand tableau en hauteur (présent à Martigny) «La Pisseuse». On ne pisse pas dans l'art... 

On sait aujourd'hui que Picasso frayait là un chemin. L'exposition avignonnaise, suivie d'une autre tout aussi mal reçue en 1973, arrivait au mauvais moment. On était en plein minimalisme. Autrement dit en pleine intellectualité. Il n'y en avait par ailleurs plus que pour les installations bricolées avec des «techniques mixtes». La peinture passait pour une vieille lune. Elle préparait en fait son retour, en Allemagne, en Italie ou ailleurs. De nouvelles générations vont regarder avec attention le maître afin d'y puiser des leçons. La vaste exposition du Grand Palais de 2015-2016 intitulée «Picassomania» montre bien que «l’œuvre ultime» se retrouve à l'ordre du jour. C'est pour une production des "années Jacqueline", la première des variations sur «Les femmes d'Alger» de Delacroix, réalisée en 1955, qu'une Chinoise a déboursé 179 millions de dollars l'an dernier.

Portraits et tableaux d'après les maîtres

Deux autre versions de ce cycle, le premier cohérent que Picasso a exécuté d'après un maître ancien, figurent sur les murs beiges de la Fondation Gianadda. Elles ont été prêtées par les Nahmad, ces marchands qui font souvent causer d'eux pour des raisons diverses. Nettement moins abouties, elles n'illustrent pas Picasso au sommet de sa forme. Conçu par Jean-Louis Prat, qui a souvent créé des expositions à Martigny, elles se voient heureusement précédées de quelques merveilles. Il y a une extraordinaire Jacqueline de profil, tracée de manière très classique au crayon sur toile de 1954. Celle-ci se trouve à côté d'une autre Jacqueline, de face cette fois, ou d'une troisième, en costume turc. Des pièces si connues qu'on peine à les croire ici pour de vrai. Mais Prat, qui a longtemps dirigé la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, connaît tout le monde.

Proposée dans un ordre chronologique, la suite fait passer le visiteurs devant quelques ateliers, des «Déjeuner sur l'herbe» librement adaptés de Manet, des «Ménimes» d'après Velázquez ou plusieurs mousquetaires rajeunis par le coup de pinceau toujours plus preste de Picasso. Le rez-de-chaussée abrite ainsi les réalisations de grande taille. Le sous sol propose la gravure et des dessins. Le commissaire a eu la bonne idée, pour les estampes, de mettre côte à côte plusieurs états de la même pièce. Le corridor final, qui se termine sur une salle de projection où un film explique au public que chaque fois que l'Espagnol change de femme, il choisit une autre maison (dans ce cas La Californie, puis Vauvenargues et enfin Mougins) et d'autres amis, contient enfin la photo. Picasso a été véritablement mitraillé à la fin de sa vie. Ont ici été privilégiées les images d'une certaine Jacqueline, découvertes à Aix-en-Provence lors d'une exposition en 2009.

Beaucoup et peu à la fois 

Cela fait beaucoup, mais peu pour montrer une création aussi riche et diverse. Prat a dû batailler avec le lieu, qui reste ingrat, et les prêts. Si habile qu'il soit, il ne possède pas la force de frappe du Musée Picasso de Paris, qui a repris son éclat sous l'impulsion de Laurent Le Bon. Pompidou a cependant prêté, comme les musées Picasso de Paris et de Barcelone. Il y a surtout beaucoup de toiles, inégales, issues de très anonymes collections privées. La famille en partie. Le catalogue remercie ainsi chaleureusement Catherine Hutin, la fille de Jacqueline. Une dame qui ne fait pas l'unanimité. Si vous voulez en savoir plus, lisez «La vérité sur Jacqueline Picasso» de Pepita Dupont, paru en 2007. Un livre qui a valu bien des ennuis judiciaires à son auteur...

Pratique

«Picasso, L'oeuvre ultime, hommage à Jacqueline», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 20 novembre. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

Photo (Succession Picasso/Pro Litteris, 2016/Claude Germain/RMN-Grand Palais): Une femme couchée réalisée sous forme de collages. Elle possède les traits de Jacqueline. Fragment.

Prochaine chronique le jeudi 21 juillet. La Collection de l'art brut, à Lausanne, fête ses 40 ans en s'interrogeant sur ses origines.

 

 

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