Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda présente Zao Wou-Ki

La mort à Nyon de Zao Wou-Ki, le 9 avril 2013, a fait couler moins d'encre (de Chine) dans les pages culture des journaux que dans leurs rubriques de faits divers. Déjà difficiles auparavant, les rapports entre son fils d'un premier lit Jia-Ling Zhao et sa belle mère Françoise Marquet ont tourné à l'aigre. Le premier accusait la seconde d'avoir profité de l'Alzheimer du peintre nonagénaire pour l’amener à Dully, en 2011. Elle aurait ainsi mieux pu commercialiser ses tableaux. Mais les reproches ne s'arrêtaient pas là. L'héritier dépossédé de 69 ans insinuait que sa marâtre avait utilisé la loi suisse pour euthanasier son pauvre papa. 

Apparemment, tout est arrangé aujourd'hui. Le site de la Fondation Zao Wou-Ki, gérée comme il se doit par Françoise Marquet, annonçait en effet au printemps dernier qu'un «accord avait été trouvé». Lequel? Mystère. Toujours est-il que Jia-Ling Zhao était apaisé, tout comme Sin May Roy, la fille que Zao avait eu de sa seconde épouse. Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme on dit dans le «Candide» de Voltaire.

Importants prêts privés 

De tout cela, il n'est bien sûr pas question dans le catalogue de l'actuelle rétrospective de la Fondation Gianadda de Martigny. Deux choses expliquent ce silence. D'une part Léonard Gianadda et sa défunte épouse Annette étaient liés depuis les années 1990 au couple Zao. Françoise Marquet patronne en plus l'exposition, qui a obtenu de nombreux prêts de la fondation. La chose eut manqué de tact. Je dirai enfin que cette cuisine successorale ne regarde que les intéressés. 

Il n'est pas facile de réaliser un panorama complet de l’œuvre de Zao Wou-Ki, né en 1920. D'abord parce qu'il commence à peindre presque enfant, en Chine. Ensuite à cause des prêteurs à solliciter. Zao demeure encore peu «muséifié». La chose signifie que ses toiles et ses vastes encres appartiennent majoritairement à des privés, qu'il faut d'abord connaître, puis amadouer. La liste des soutiens, qui ôte un peu de leur anonymat aux collectionneurs, apparaît donc largement plus importante que d'habitude en début de catalogue.

Une carrière française 

Je viens de vous parler de l'accrochage de la Fondation Bodmer, à Cologny, où Zao se voit rapprocher de son interlocuteur et ami Henri Michaux. Je ne vais donc pas tout répéter. Je rappellerai juste que Zao Wou-Ki, fils d'un banquier de Shanghai, descend d'une très ancienne famille lettrée. Il a toujours voulu devenir peintre, mais à l'occidentale. Lors de sa première exposition, au temps de l'occupation japonaise, il se déclarait influencé par Matisse et Picasso. En 1948, le débutant partait pour la France. C'était le bon moment. Il échappera de la sorte aux convulsions de son pays. Elles feront d'une de ses sœurs une maoïste convaincue, alors que leur père devait se suicider pendant la Révolution culturelle. 1948, c'est aussi le moment où l'abstraction explose en France. Le Chinois trouvera bientôt sa place dans cette constellation grâce à des critiques comme Bernard Dorival ou un galeriste de la stature de Pierre Loeb. Dans les années 1950 il est aussi connu que Soulages, Bazaine ou Hartung. 

Bien qu'exposé dans le monde entier, y compris la Chine communiste dès 1983, Zao a ensuite vu sa cote fluctuer en même temps que celle de l'école de Paris. Dès le milieu des années 1960, l'Amérique, où Zao est allé à plusieurs reprises, domine la scène internationale. L'homme, qui continue à peindre comme si de rien n'était, a subi une perte d'attention. Il faisait figure de curiosité asiatique au milieu d'un art français déconsidéré. C'est l'éveil financier de la Chine qui l'a remis en selle. Ses toiles, parfois très vastes et souvent décomposées en triptyques ou en quadriptyques, ont commencé à coûter des millions. D'où la guerre de succession en 2013. 

Un étage d'encres de Chine

Montée par Daniel Marchesseau, directeur à la retraite du Musée de la Vie romantique de Paris, qui a déjà conçu plusieurs manifestations pour les Gianadda, l'exposition actuelle contient des œuvres de toutes les périodes. A la figuration classique des débuts succède donc une autre, allusive, avant que l'abstraction gestuelle ne l'emporte après 1955. Comme c'est souvent le cas avec des créateurs moins médiatiques, il n'y a ici que le meilleur. Aux prêts des privés se sont joints ceux de Beaubourg, sortis des réserves. Il y a aussi là l'immense «Hommage à Varese», le compositeur contemporain, puisque Zao Wou-ki en revenait aux titres quand il s'agissait d'honorer ses amis. Cette toile a été donnée en février 2015 au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. La presse vaudoise l'estimait alors à cinq millions de francs suisses.

Si le premier sous-sol est dévolu aux toiles, le second abrite pour sa part les œuvres sur papier Zao a commencé dans les années 1960 à s'intéresser à ce médium sous la suggestion d'Henri Michaux, qui l'aurait aimé plus Chinois. L'ensemble apparaît ici particulièrement bien choisi. Il y a même un paravent, très calligraphique. Notons que lieu d'exposition débouchait naguère sur la salle vouée à la Collection Frank. Elle a été dispersée chez Sotheby's en novembre dernier. Pour la remplacer, Léonard Gianadda a choisi Sam Szafran, un proche de la Fondation, qui lui a dédié d'importantes rétrospectives en 1999 et en 2013.

Pratique 

«Zao Wou-Ki», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 22 juin. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (AFP): Zao Wou-Ki en 2003.

Prochaine chronique le samedi 9 janvier. Petite visite au Centre d'art contemporain d'Yverdon.

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