Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda passe son été avec Pierre Soulages

Crédits: Philippe Desmazes/AFP/ADAGP

Tout commence par un problème d'affiche. Traditionnellement, celles de la Fondation Gianadda (qui fête ses 40 ans en 2018) sont noires. Or la grande exposition d'été se voit dédiée à Pierre Soulages, qui célébrera ses 100 ans en 2019. Que faire afin d'éviter le «black out»? Solution simple. Le nom du grand homme, écrit en noir sur fond blanc, remplace l'image (1). C'est un peu austère, bien sûr. Mais le résultat se révèle au moins parfaitement lisible. 

Depuis une vingtaine d'années, Pierre Soulages est devenu à la fois le héros et le héraut de la peinture française. Normal! Elle a besoin d'un grand homme, de préférence âgé. La mort de Balthus en 2001 laissait un vide. Un homme comme François Morellet restait trop confidentiel, et sans doute trop intellectuel. Le Rodézien avait l'avantage de proposer un art permettant une adhésion immédiate et d'être reconnaissable de loin. C'était par ailleurs déjà une vedette, même aux Etats-Unis où le galeriste Samuel Kootz l'a montré dès 1954. Plus un chouchou des collectionneurs. On se souvient (moi je me souviens, en tout cas) qu'Alice Pauli avait fait sensation en ouvrant sa galerie du Flon en 1990. La Lausannoise avait alors vendu l'intégralité de son accrochage Soulages.

Un musée très visité 

Depuis le début du millénaire, les hommages se sont donc succédé. Il y a eu en 2006 l'ouverture du Musée Fabre de Montpellier, qui comporte désormais une aile Soulages formée en grande partie de dons du peintre et de son épouse Colette (ils sont mariés depuis 1942!). Puis est venue en 2009 la grande rétrospective du Centre Beaubourg. Elle a accueilli passé 500 000 visiteurs, ce qui semble énorme à notre époque où les expositions parisiennes se multiplient plus vite que le public. S'est enfin conclue l'aventure du Musée Soulages à Rodez, dans un bâtiment construit ad hoc. Il a été inauguré en mai 2014. Un énorme succès public. Très imprévu. Rodez, il faut tout de même y aller!

Aujourd'hui, Soulages se retrouve donc à la Fondation Gianadda, qui aura finalement accueilli peu d'artistes vivants. La manifestation est organisée en partenariat avec le Centre Pompidou. Le directeur du musée Bernard Blistène en signe le commissariat avec Camille Morando. La plupart des toiles, gravures et peintures sur papier provient par conséquent de Beaubourg. Mais pas uniquement! Des emprunts ont été effectués notamment auprès de privés suisses. Nos collectionneurs fortunés aiment Soulages, qui offre il est vrai le mérite de s'intégrer partout. Le parcours peut ainsi commencer en 1948, deux ans après le passage du maître, actif dès 1934, à l'abstraction. Il se termine presque avec l'actualité. La toile la plus récente, noire bien sûre mais avec comme des griffures à gauche et un grand aplat mat à droite, date du 18 juin 2017.

Un ensemble complet 

L'homme voit grand, voire même immense avec ses polyptyques. Il y a donc moins d’œuvres aux murs que d'habitude à la Fondation Gianadda. L'itinéraire se révèle néanmoins assez complet. Il commence avec les brou de noix, un matériau alors inédit pour les beaux-arts, pour se poursuivre en compagnie du goudron sur verre, de l'huile, de l'acrylique, ces deux derniers donnant bien sûr depuis 1979 le fameux «ultranoir». Traité en pleine pâte, avec de grosses épaisseurs mais aussi des retraits, ce dernier offre la particularité d'accrocher la lumière. C'est un bas-relief jouant avec les éclairages. Comme le dit Soulages, in y a le tableau, son auteur et son spectateur.

Le risque demeure bien sûr un certain effet décoratif. Je sais qu'il existe tout un aspect sinon théoricien, du moins penseur chez Soulages. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit là d'un procédé. Un peu d'un truc. Je ne sais pas pourquoi le mot «ultranoir» me fait du reste penser au chocolat avec du cacao à 99 pour-cent. Celui «des vrais amateurs». J'avoue de beaucoup préférer les grandes compositions longuement mûries, puis exécutés d'un jet, des années 1950 où le marron foncé domine encore. Un art qui se rapproche finalement, mais sans imitation, d'une certaine peinture abstraite découverte tôt aux Etats-Unis. Il éclate là une force qui me semble décliner ensuite.

Soutien étatique 

L'exposition permet aussi, en lisant bien les cartels, de suivre les rapports entre Soulages et les institutions étatiques. L'homme se voit acheté par la France dès 1951. Cela semble précoce. Il n'est alors un peu connu que depuis deux ans. Ce qui deviendra le musée du Centre Pompidou le soutiendra par la suite avec constance. Une constance encouragée par des dons de l'artiste. Tout fonctionne comme ça avec les institutions vouées à l'art contemporain. Il y a aussi les dons. La Fondation Gianadda présente ainsi la quasi intégralité du legs de son amie et collègue Pierrette Bloch, morte en 2017. Un héritage entré dans les collections en 2018. Des pièces des débuts. La chose permet de poser une question, finalement grave. Faut-il toujours donner au Centre Pompidou, dont les collections ont plus que sextuplé depuis son ouverture en 1977? Ces cadeaux finiront, sauf comme ici pour des prêts, en caves. Et ceci alors que les musée de province restent souvent si démunis. 

L'exposition se trouve complétée par les photos que Vincent Cunillière fait de Soulages dans son atelier depuis de nombreuses années. Les lieux martignerains accueillent par ailleurs, dans une salle du sous-sol, des toiles faisant partie de l'énorme collection (des milliers de pièces) du Zurichois Bruno Stefanini. La Fondation avait abrité, en partenariat avec le Kunstmuseum de Berne, un pan de cet ensemble en 2015. Il y a là Hodler, Vallotton, Max Buri, Augusto et Giovanni Giacometti et bien sûr Anker. La collection Stefanini se limite volontairement à la Suisse. 

(1) Il y a en revanche un ultranoir sur la couverture du catalogue.

Pratique

«Soulages», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 25 novembre. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h. Il n'y avait pas foule le vendredi où j'y suis allé. On reste loin des 447 584 visiteurs du Van Gogh de 2000.

Photo (Philippe desmazes/AF/ADAGP): Soulages dans son atelier.

Prochaine chronique le jeudi 19 juillet. L'UAM à Beaubourg. je vous dirai ce que recouvre ces trois lettres.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."