Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda affiche Toulouse-Lautrec

Crédits: DR

Bon Dieu! L'exposition a débuté le 1er décembre. J'y suis allé début avril, ce qui me semble déjà un scandale. Et l'article restait encore en rade! C'est le sort des très longues expositions, comme celles de la Fondation Gianadda. Elle en organise deux par an, avec des changements presque à vue. Celle-ci se termine le 10 juin. Le Soulages monté en collaboration avec le Centre Pompidou sera accessible dès le 15 juin. On ne lambine pas ici, comme dans certains musées publics romands que je ne nommerai pas. Il faut dire que la Fondation octodurienne ne fait aucun effort de décoration... 

L'actuelle présentation se voit dédiée à Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901). Ce n'est pas la première. En 1987, le lieu avait abrité une fastueuse rétrospective du peintre des nuits parisiennes. Nombre de toiles célèbres avaient alors été réunies. Pour le vernissage, Léonard Gianadda, dont toute la France parlait à l'époque comme du «magicien de Martigny», avait voulu un vrai cancan importé de Paris. Marcel Imsand avait immortalisé l'événement en photos. Clin d’œil un peu nostalgique, le photographe vaudois ayant disparu depuis peu, il y a encore, tiré en énorme, un de ces clichés dans l'exposition actuelle. Une manifestation plus modeste. Il faut dire qu'il s'agit de celle d'hiver, par principe moins fréquentée. Notons cependant qu'il y a une semaine, le maître de maison a pu accueillir son 50 000e visiteur, qui était du reste une visiteuse.

Une seule collection 

La présentation se voit permise grâce à une seule collection privée. Le rêve. Les particuliers sont en général moins pinailleurs que les institutions étatiques ou municipales. Ils se montrent souvent très prêteurs. Il ne faut traiter qu'avec une seule personne. C'est oui ou c'est non. J'ai pensé au début qu'il s'agissait cette fois d'un amateur américain. Les plus âgés d'entre eux se montrent encore fidèles à une vision d'un «Gay Paris» Belle Epoque, pourtant disparu depuis des décennies voire même un siècle... C'est notamment le cas pour les Hays, qui se sont fait les mécènes d'Orsay. Eh bien non! Cet énorme ensemble graphique de Lautrec provient d'une collection européenne. Le commissaire Daniel Marchesseau, qui a souvent travaillé pour la Fondation Gianadda (1), m'a même assuré qu'il se trouvait en Suisse. 

L'ensemble d'affiches réuni se révèle très important. Il y a bien sûr les pièces célèbres. Elles vont d'«Aristide Bruant à l'Eldorado» (avec sa reprise inversée «Aristide Bruant aux Ambassadeurs»), à la réclame, admirable, pour «le Divan japonais». Il y a aussi May Belfort ou May Milton. Des dames qui seraient bien oubliées aujourd'hui sans Lautrec. Mais le collectionneur est allé plus loin que ce florilège. Il a rassemblé différents états d'essai, par conséquent très rares. Pour la mémorable publicité de Jane Avril, dont le souvenir reste plus vif que celui des May, il y a ainsi l'essai avant la lettre, l'épreuve d'essai sur vélin et la version définitive. Jane y semble âgée et fatiguée. Elle n'avait pourtant que 24 ans en 1892. Et ce sera encore pire avec la seconde affiche la représentant en 1899!

Bicyclettes et mobilier 

Toutes les images ne sont pas celles de cabarets. Lautrec a promu des livres populaires, si possible sanguinolents («Au pied de l'échafaud», «Les drames de Toulouse»...), de nouvelle bicyclettes, des expositions d'art graphique ou du mobilier nouveau (et Art Nouveau!). Il y a aussi aux cimaises certaines de ses suites gravées, dont la fameuse série «Elles», ouvrant au public les maisons closes. Lautrec s'est également passionné pour Yvette Guilbert, qui a fait l'objet de tout un portefeuille (2). La chanteuse, qui servait d'une voix acide et avec une diction irréprochable des textes parfois épicés, restait alors mince comme un fil. Elle deviendra par la suite une grosse dame, que l'on voit comme actrice dans certains certains classiques du cinéma muet («Faust» de Murnau, «L'argent» de Marcel L'Herbier...). 

Tout cela fait sens même si l'accrochage reste sommaire et si le livre d'accompagnement ressemble davantage à un brouillon de catalogue qu'à autre chose. Daniel Marchesseau a eu la bonne idée d'inclure des pièces de contemporains. L'affiche connaît alors en France son âge d'or (ce seront les années 1910 en Suisse). Il y a du coup les ressemblances et les différences. Difficile de se situer plus loin de Lautrec qu'Alphonse Mucha, l'apôtre de la ligne courbe. En revanche, Steinlen et le jeune Pierre Bonnard se révèlent sous influence. Idem pour Vallotton, qui a réalisé peu de publicités. Après la guerre, des professionnels prendront le relais. Il y aura Loupot, Gesmar et surtout le génial Cassandre (1901-1968). A quand une exposition Cassandre, qui était aussi un peu peintre?

Soulages cet été 

Cet été, ce sera donc le tour de Soulages, 98 ans et demi. Le plus coté des peintres français permettra à la Fondation de faire le grand saut. A part une lointaine et audacieuse exposition du Britannique Ben Nicholson (3), elle n'avait jamais osé vraiment aborder l'abstraction. Question de génération et de culture sans doute. Notons au passage que ce Soulages marquera les 40 ans de ce lieu d'expositions privé. Un lieu qui devrait se repenser, dans la mesure où il apparaît vieillissant. Déjà peu heureuse au départ, l'architecture du bâtiment a pris un sérieux coup. Il devient par ailleurs urgent d'aller à la rencontre d'un public plus jeune, ou du moins plus ouvert. C'est un risque, je sais. Mais si la Fondation veut survivre à son fondateur octogénaire, c'est le moment. 

(1) Daniel Marchesseau m'a dit préparer un Gustave Caillebotte pour l'été 2020.
(2) L'autre grand admirateur d'Yvette Guilbert était Sigmund Freud, qui restait en correspondance avec elle.
(3) Elle remonte à 1993.

P.S. En lisant le catalogue, j'ai eu une surprise. Lautrec, qu'on dit nain, mesurait en fait 1 mètres 52. Une taille qui n'a rien de choquant à l'époque... ni même maintenant. Ses accidents de jeunesse avaient cependant créé une disproportion. Grand torse. Petites jambes. Il était parti pour devenir presque aussi grand que son collègue Frédéric Bazille.

Pratique 

«Toulouse-Lautrec à la Belle Epoque, French Cancans», Fondation Pierre Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 10 juin. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert de 9h à 18h, jusqu'à 19h dès le 1er juin.

Photo (DR): Fragment de l'affiche pour Le Divan japonais. Au premier plan, Jane Avril.

prochaine chronique le mardi 1er mai. Brescia propose une exposiiton Titien... presque sans Titien.

 

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