Deschenauxmarie

Analyse de stratégies de communication

Post graduée en communication, Marie Deschenaux a réalisé de nombreuses opérations de communication de grandes envergures ; elle s’est vue notamment confier des mandats par Médecins sans Frontière (MSF), la RTS, l'Université de Genève, le Parlement européen de la jeunesse pour l’eau (État de Vaud), Terre des hommes,...

Passionnée par les sciences humaines, la psychologie et l’actualité, les relations publiques se sont imposées à elle comme un outil pour comprendre, analyser et mettre en place des opérations qui mettront en lumière des actions ciblées via différents canaux.

Aussi à l’aise en talons qu’en baskets, cette boulimique de travail est convaincue que l’information provient du terrain et qu’une stratégie de communication doit être flexible.

C’est lors de ces voyages que Marie constate que la communication joue un rôle central dans notre société. En parallèle de ses activités, elle dirige deux cours pour les futurs spécialistes RP pour les comptes du Sawi et l’ESM.

De la chair à canon dans les camps de réfugiés

Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples… La phrase du général de Gaulle me revenait en tête au moment où le vol Genève-Beyrouth s’apprêtait à se poser sur la piste de l’aéroport de la capitale libanaise en ce lundi 4 mars 2019. La cité, porte d’entrée d’une région en ébullition depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011, s’étirait paresseusement sous les ailes de l’appareil de la Middle East Airlines, la compagnie nationale libanaise.

Le temps n’était pourtant pas à la rêverie. A peine débarquée, j’ai été prise en charge par Médecins sans frontière (MSF) qui m’avait invitée à visiter plusieurs camps de réfugiés syriens dans l’Est et le Nord de ce qui était la Suisse du Moyen Orient. Avant le conflit fratricide de 1975 à 1990 qui a coûté la vie à plus de 200’000 personnes. 

Pour s’y rendre, il faut quitter la douceur de vivre beyrouthine pour escalader le Mont Liban qui surplombe la cité. La route est sinueuse, dangereuse et… enneigée. On oublie souvent que le Liban est un pays de ski tout autant que de plages. 

Bastion du Hezbollah, Baalbek est une zone où il nous était interdit de sortir seuls. (DR)
Bastion du Hezbollah, Baalbek est une zone où il nous était interdit de sortir seuls. (DR)

Les check-points se multiplient alors. L’armée libanaise sur les dents laisse passer les voitures après une inspection systématique des occupants. «Retirez vos lunettes de soleil», ordonne même l’interprète qui nous accompagne. Les journalistes, assis à mes côtés, s’exécutent. 

Dès la descente dans la vallée de la Bekaa qui marque la frontière avec la Syrie toute proche, changement d’ambiance. Le Nord de cette région est le territoire du Hezbollah, le parti de dieu, chiite. Ses drapeaux flottent au vent qui coule sur les pentes des montagnes enserrant ce plateau étroit. Officiellement, les soldats de la milice chiite soutiennent ceux de l’armée nationale pour repousser les possibles incursions des forces qui tentent de renverser le régime de Damas. Mais personne n’est dupe. Plus de 50'000 membres du Hezbollah sont morts pour défendre le dictateur syrien Bachar El Assad de rester sur le trône que son père lui a légué. 

Arsaal, ville considérée comme traîtresse pour certains Libanais. (DR)
Arsaal, ville considérée comme traîtresse pour certains Libanais. (DR)

Le chauffeur emprunte la sinueuse route qui nous mène à Aarsal, lieu que les Libanais considèrent comme une des villes traîtresses du pays. « Là-bas, ils ont aidé Daesh et ont tendu des pièges à nos soldats» me confie un habitant de Beyrouth. «On ne les aime pas!» Me voilà prévenue.  

À peine arrivée, je comprends que le camp est structuré. Qu’il a ses règles de vie et ses leaders qui régissent la vie de la communauté. Deux d’entre eux me reçoivent dans une tente et se confient sur les conditions de vie difficiles. Je souhaite avoir leur avis sur la politique menée par Bachar. La traductrice bloque alors. «Non! pas de question politique».

La présence de l'Arabie Saoudite dans les camps. (DR)
La présence de l'Arabie Saoudite dans les camps. (DR)

Puis nous partons visiter le voisinage. Les tentes se ressemblent toutes. Un élément attire mon attention, l’omniprésence du drapeau vert de l’Arabie Saoudite, un pays qui pourtant refuse d’ouvrir ses frontières à ceux qui ont fui la guerre. 

Un autre fait m’interpelle: le nombre d’hommes présents, alors que le service militaire est obligatoire en Syrie. Un réfugié m’explique: «Oui, j’aurais dû prendre les armes, j’ai fait mon service mais je n’aurais pas pu tuer. Du côté de Daech ou du régime, j’aurais dû tuer», me dit-il les larmes aux yeux. 

Je rencontre ensuite un homme d’une soixantaine d’années, un journaliste néerlandais braque sa caméra sur lui. Il nous raconte son histoire. Malade, il fuit l’enfer de la Syrie. Il est accueilli par MSF pour ses problèmes de santé. 

Je lui demande s’il a des enfants. Il bredouille un «oui, en Europe». Il fait signe d’arrêter de tourner. Il ajoute, à voix basse: «Mes enfants sont des combattants mais je ne peux pas dire cela fasse à une caméra, je risque leur vie.» 

Camp de réfugiés à la frontière syrienne. (DR)
Camp de réfugiés à la frontière syrienne. (DR)

Partout, les conditions des réfugiés sont critiques. Ils ont fui des conditions de vie sous le régime de Bachar El Assad bien pires que celles qu’ils ont trouvées au Liban. Lorsque je pose la questions aux Syriens s’ils souhaitent retourner chez eux la réponse et toujours la même: «Oui, quand cela sera sécurisé.» 

Quant aux Libanais, qui abritent actuellement plus de 1,5 million de réfugiés, ils en ont marre. «Les Syriens pèsent sur notre économie. Pour le salaire d’un Libanais vous pouvez engager deux Syriens et quand vous êtes au chômage au Liban, il n’y pas d’aides sociales. Mais nous ne pouvons pas leur fermer la porte. Il y a des abus mais de la détresse aussi. Nous sommes un pays qui a vécu la guerre, on sait ce que c’est», me raconte une Libanaise qui observe également une montée très marquée du racisme dans son pays. 

Que retirer de ce voyage en clair-obscur? Bien sûr, je lis à longueur des pages des gazettes que Bachar El Assad a gagné sa guerre contre les terroristes islamistes, que les révolutionnaires sont vaincus, que l’étranger a manqué sa tentative de renverser cet Etat totalitaire et que la vie reprend son cours à Damas, Alep, Deraa ou Palmyre. Mais alors pourquoi les camps libanais ne vident-ils pas ? Poser la question, c’est y répondre. La situation dans cette Syrie voisine n’est de loin pas pacifiée et la victoire sur les forces d’opposition au régime, islamistes ou non, n’est qu’une victoire à la Pyrrhus. Un passage en force, un massacre qui ne dit pas son nom et qui laisse un goût amer dans la bouche des vaincus affamés et appauvris.

Un goût amer qui s’appelle injustice. Or c’est dans ce sentiment que se forgent les armes des révolutions et du terrorisme islamiste ou non. Les Palestiniens qui moisissent depuis 1948 dans des camps peuvent en témoigner. Leur désespoir a nourri des décennies de massacres et a poussé des générations de déracinés dans les bras de la haine, une haine qui n’a ni religion, ni couleur politique. Ne l’oubliez pas, la misère est un terrain fertile. Et la chair à canon y pousse avec joie et vivacité. Ici comme dans cet Orient compliqué, où je volais avec des idées simples…

Ce voyage a été rendu possible grâce à MSF et leur partenaire IKEA Fondation. 

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