Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Voici "Paris Beaux-arts". En plus ou en trop?

Et c'est reparti comme en 14! Les exposants du «Salon du Dessin» avaient à peine fait leurs paquets, le 29 mars, que certains de leurs collègues les déballaient au Carrousel du Louvre. Il s'agissait parfois des mêmes personnes. Coureuse de fond, Annisabelle Bérès a entamé le 1er avril son troisième salon consécutif. Elle est de piquet (car la dame délègue peu son travail, contrairement à certains de ses concurrents) depuis le 12 mars, jour du vernissage de la TEFAF de Maastricht. Il faut vouloir! 

Que se passe-t-il donc jusqu'à aujourd'hui 5 avril au Carrousel, déserté par la manifestations culturelles depuis la réouverture du Grand Palais? La première de «Paris Beaux-arts». De quoi s'agit-il? D'une réunion de marchands de type classique, allant de l'Antiquité à nos jours. La manifestation se veut généraliste, comme il subsiste des médecins généralistes. Des gens bien utiles, soit dit en passant. Faut-il toujours aller chez un spécialiste pointu pour se faire dire qu'on s'est trompé de créneau?

Révolution de palais 

Qu'a motivé cette foire, venue se glisser au chausse-pied dans un calendrier surchargé? L'idée que les marchands de meubles, de tableaux anciens, de bijoux de seconde main ou d'archéologie, en ce moment à la peine, manquent de visibilité. Derrière «Paris-Beaux-arts», il y a le Syndicat National des Antiquaires (SNA), qui a pris l'an dernier plusieurs claques au moment de la Biennale. Tout a commencé par une crise interne, débouchant sur une révolution de palais (de Grand Palais, en l’occurrence). La manifestation elle-même a déçu. Seuls les grands joailliers y ont en plus vraiment tiré leur épingle du jeu. 

Il faut réformer la Biennale. Pourquoi, dans la foulée, ne pas lui donner une petite sœur, plus modeste? Cette cadette serait annuelle, nettement moins chère pour ses participants (les tarifs de la Biennale sont exorbitants. Le triple environ ceux de Maastricht), et proposerait des objets destinés à une clientèle (un peu) moins fortunée. La vision a apparemment séduit, puisque la première édition se déroule aujourd'hui. Le résultat demeure cependant loin de convaincre. En voici les raisons.

Mauvaise date

Le lieu lui-même ne me semble pas poser de problèmes. Je ne suis pas de ceux qui se laissent impressionner par la verrière du Grand Palais. Ruineux et souvent fort laid (celui de 2014, signé Jacques Grange, se révélait atroce), le décor a tendance à y éclipser les stands. Il semble remonter à une autre époque, plus opulente. Il convient aujourd’hui de mettre les pièces exposées en valeur. 

La date apparaît en revanche malvenue. Pâques voit se vider Paris de se ses habitants et affluer les touristes. Ces derniers s’agglutinent au Carrousel du Louvre. Le musée du même nom est envahi. Vigipirate aidant, les files d'attente se multiplient. On se croirait à la gare de Bombay aux heures de pointes. Ce non-public décourage les éventuels visiteurs. Vernie le 1er avril aussi, l'admirable exposition «Poussin et Dieu» du grand musée reste non moins déserte. Car je ne vous les cache pas. Côté fréquentation, «Paris beaux-arts» tient du fiasco.

Quelques stands fastueux 

Il aurait aussi fallu que les participants jouent le jeu. Certains le font. Le stand de Benjamin Steinitz, en néo-Renaissance XIXe siècle et meubles japonisants de la même époque, estomaque. Il y a là cette légère surcharge, assez enivrante, caractérisant depuis toujours la maison Steinitz. Avec de la BD, bien sûr, la galerie Glénat, apporte du haut de gamme (Bilal, Druillet...), Dario Ghio, venu de Monte-Carlo, amène de l’orfèvrerie insolite et spectaculaire. Robertaebasta de Milan véhicule, elle, l'Art Déco italien. Une apparition opportune. Dès le 16 avril, Orsay proposera une double exposition sur le sujet. 

Il y a bien sûr d'autres stands solides, allant de celui de Michel Descours à Lyon (peinture ancienne) à Bernard De Leye de Bruxelles (à nouveau de l'argenterie). D'autres espaces évoquent hélas le Louvre des Antiquaires (aujourd'hui presque mort) ou les mauvaises galeries de peinture moderne pullulant sur la rive droite, avec leurs étalages de Bernard Buffet, de Vlaminck de la fin ou d' Utrillo de toutes périodes. Certains participants sont connus pour leurs restaurations abusives. Je ne les citerai pas afin de pas avoir d'ennuis.

Un galop d'essai 

Le plus gênant reste cependant l'impression de vide. Faute de foule, les larges allées de circulation ressemblent à des autoroutes américaines. «Paris- Beaux-arts» était conçu pour 80 participants. Il n'y a eu que 52 inscriptions. Mieux aurait valu donner gratuitement de l'espace supplémentaire à ceux qui ont entassé leur marchandise sur quelques mètres carrés. 

L'atmosphère n'est pourtant pas à la catastrophe. Trois années semblent nécessaires pour attirer un vrai public. L'édition 2016 se déroulera à une meilleure date (reste encore à savoir laquelle, vu les bouchons actuels en matière d'expositions). Il faut s'accrocher. Il y a eu quelques ventes spectaculaires. Michel Descours a ainsi placé son spectaculaire meuble Louis XIV signé Hache, alors installé à Toulouse. La dite fondation est toulousaine. J'ai par ailleurs vu des points rouges. 

Restera aussi à penser à enlever le dernier point noir. Il s'agit de la forte musique d'ambiance. Passer de Beethoven à «Rumba Anna», qui fit naguère tant pour la carrière à l'écran de Silvana Mangano, me semble pour le moins audacieux.

Pratique

«Paris-Beaux-arts», Carrousel du Louvre, Paris, jusqu'au 5 avril, de 11h à 20h. Photo (DR): Une cire anatomique de Gaetano Giulio Zumbo, qui vivait au XVIIe siècle. Dario Ghio la montrait déjà en janvier à la BRAFA de Bruxelles. Il s'agit de ce qu'on appele "une oeuvre difficile".

Prochaine chronique le lundi 6 avril. En 1971, Saint Laurnt faisait scandale avec sa collection années 40. Une exposition évoque à Paris ce choc qui a ébranlé la mode.

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