Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ / Vers la fin des librairies d'art?

Branle-bas de combat au Louvre. Les colifichets descendent d'un étage. Ils remplacent les livres. Ceux-ci auraient-ils donc disparu? N'existerait-il plus de place que pour de faux bijoux de style, des céramiques supposées islamiques et des sculptures industrielles, en plâtre patiné, reproduisant les chefs-d’œuvre du musée? Non. Les ouvrages sur l'art prennent l'ascenseur, ou plutôt l'escalier. Ils se retrouvent peu à peu à la place qu'occupaient naguère tous ces «produits dérivés». Le déménagement devrait être achevé le 15 juillet. 

«C'était la condition de survie de la librairie», expliquent les responsables. Tout joue en fait contre ces gros volumes. D'abord, ils sont en français, «alors que le 80 pour-cent de nos visiteurs parlent d'autres langues.» Dans un musée qui a vu passer près de dix millions de visiteurs en 2012 (et les choses semblent bien parties pour dépasser ce record en 2013!), les gens recherchent avant tout à acheter un souvenir. «Ensuite, il faut bien le dire. La marge bénéficiaire pour un livre reste infiniment plus faible que pour un objet décoratif, produit en masse.» 

Produits de niche

Pour les quinze libraires du Louvre, l'essentiel apparaît donc sauvé. «L'espace se révèle un peu plus petit, mais nous arriverons à proposer de manière cohérente autant d'ouvrages», explique l'un d'eux. «On nous a promis de non seulement avoir en rayon les nouveaux catalogues et les albums grand public,mais de faire travailler le fonds.» Comprenez qu'il y aura encore des bouquins pointus, tirés à peu d'exemplaires, et donc chers, dont la vente peut parfois prendre des années. «Ce sont là des produits de niche», explique une de ses collègues. 

La Librairie du Louvre, qui fait référence, ne disparaîtra donc pas. Il y avait pourtant des précédents. Le signal d'alarme a été donné, en 2002, par la mort de Seeber à Florence (1).  Vaste comme une cathédrale, ce temple du livre d'art semblait une institution aussi solide que le Musée des Offices. Il avait le tort de se trouver via Tornabuoni, l'artère la plus recherchée de cette ville-boutique. Seeber occupait le genre d'endroit que convoitent Prada ou Max Mara. L'un d'eux l'a fatalement emporté. Imaginez la marge que laisse un T-shirt produit dans le Tiers Monde portant ces griffes supposées prestigieuses... 

La mort à Genève

Les librairies vénitiennes se sont peu à peu effacées pour la même raison. Si l'une résiste héroïquement dans la Galleria Vittorio-Emanuele II de Milan, c'est sans doute parce que l'arcade semble trop étroite à Gucci et Fendi. Le pays produit pourtant chaque année un nombre record de livres sur la peinture, en général ancienne. Comment les écouler désormais? On en arrive au point que les éditeurs profitent des expositions dont ils ont produit le catalogue pour installer dans les musées des librairies provisoires, où ils proposent globalement leur marchandise. A prix parfois cassés. La totalité de l'encaisse est en effet pour eux. 

Plus près de chez nous, à Genève donc, les rayons se sont étiolés. «J'ai l'impression d'avoir progressivement rétréci», confie un spécialiste du livre d'art, qui doit aujourd'hui exercer un autre métier. «Je me rapprochais de plus en plus des toilettes.» Des concessions avaient pourtant été faites. «Au fil des années, j'ai dû accueillir la mode, puis la décoration et enfin les jardins et la cuisine.» Porteurs de rêve, ces sujets conservent un public apparemment inépuisable. Si Archigraphy, lancé en l'Ile il y a quinze ans, tient bien la route, une route centrée sur l'architecture, le Musée d'art et d'histoire semble avoir jeté l'éponge. Personne n'a remplacé Luca Notari, devenu lui-même éditeur. D'une manière pathétique, un écriteau, sur le pallier de l'escalier, annonce pourtant l'ouverture d'une nouvelle librairie.... en 2012. 

Quelques très gros clients

Y a-t-il moyen de continuer normalement? Installée au 224, rue de Rivoli à Paris depuis 1856, la luxueuse maison Galignani poursuit sur sa lancée. «Nous existons un peu par mécénat», reconnaît l'un des vendeurs vedettes. Mais il peut ajouter un dièse, et non un bémol. «J'ai augmenté mon chiffre d'affaires très sensiblement pour les livres d'art en 2012.» Comment est-ce possible? Par sa compétence, bien sûr. Son entregent. Mais aussi grâce à l'existence de quelques très gros clients, comme Karl Lagerfeld. «Ils me commandent jusqu'à dix ou vingt ouvrages à 100 ou 200 euros à la fois. Je leur fais des caisses, que nous expédions à Gstaad comme à New York.» Et puis, il y a le passage... Les gens qui feuillettent, demandent des conseils et se laissent parfois séduire. Il est paradoxalement plus difficile de vendre sur le net ce genre d'ouvrages coûteux qu'un roman sans surprise. «Le coup de cœur se révèle ici très important.» 

(1) Une mort relative. Le commerce a repris, mais sur un très petit pied, en 2004 à la via Cerretani.

 

Un produit plombé par son prix, son poids et la place qu'il prend

C'était sinon hier, du moins avant-hier. Dans les années 1980, le livre sur l'art connaissait un boom étonnant. Il s'en produisait autant pour la lecture qu'à des fins ostentatoires. Les Anglo-Saxons parlaient de «coffee table books» pour ceux qui, exposés au regard de tous sur une table basse, assuraient la note culturelle dans un intérieur. Un signal social clair. Nous ne sommes pas n'importe qui. 

On en était arrivé au point que la saison s'était dédoublée. Constatant que l'essentiel des ventes s'opérait juste avant Noël, les éditeurs spécialisés avaient ainsi créé en France un «Mai du livre d'art». Il fallait inventer un second moment dans l'année à une époque où l'argent (du moins pour certains) coulait à flots. Flammarion à Paris (aujourd'hui revenu au roman), l'Office du livre en Suisse romande (devenu simple diffuseur) surproduisaient du coup allègrement. On s'étonnait juste de voir certains sujets (les impressionnistes, l'Egypte antique...) revenir un peu trop régulièrement.

Coûts de production démentiels

Tout cela semble aujourd'hui bien terminé. Il y a d'abord eu un effet de saturation («on a épuisé certains thèmes», admet un éditeur). Puis la crise est venue. Un (voire deux) malheur(s) n'arrive(nt) jamais seul(s). La production de ce type d'ouvrages a considérablement renchéri. «Les seuls droits de reproduction coûtent aujourd'hui une somme démentielle», explique un directeur de musée, qui aimerait du coup bien limiter le nombre de photos par catalogue. Ajoutez à cela que les tirages sont devenus plus restreints. On a beau faire imprimer le produit en Italie, et parfois en Chine. Chaque acheteur en subit les contre-coups. 

Mais il y a aussi les dégâts collatéraux. Ils se voient placés sous le signe d'un triple «P». Il s'agit en effet de la place, du poids et du prix. «Mon mari me fait une scène quand je ramène un trop gros ouvrage à la maison», confesse une dame financièrement à l'aise. «Il faut dire qu'il en achète aussi.» Le couple ne possède plus de chambre servant uniquement de bibliothèque. «Et l'avenir nous semble être à des appartements toujours plus petits.» Moralité, pour qu'un livre entre encore dans le logis, il faudrait qu'un autre sorte. «Mais lequel? Voilà qui risque de provoquer d'autres disputes.»

Des monstres de 30 kilos 

Le poids joue à la longue un rôle connexe. Sans parler des «sumos» absurdes lancés par Taschen (qui a ainsi produit des livres de 30 kilos chacun sur Helmut Newton comme Mohammed Ali...), nombreux sont les bouquins de trois, voire quatre kilos. «J'ai récemment déménagé», raconte un amateur, pourtant jeune. «Je me suis littéralement cassé le dos avec ces satanés livres.» Mon interlocuteur est du coup devenu très prudent. «Je me demande maintenant plusieurs fois si j'en veux bien un nouveau avant de craquer.»

L'argent constitue cependant le plus gros coup de frein. On arrive très vite en France à 100 euros, voire 150. Bien plus encore pour les produits de Citadelles & Mazenod comme ceux de Diane de Selliers. En Suisse, il faut encore ajouter la coquette marge de l'importateur. «Beaucoup de titres s'adressent en plus de nos jours à une clientèle pointue», rappelle un libraire du Louvre. Autrement dit des gens instruits. Savants. «Or je ne vous apprendrai rien en vous disant que le travail intellectuel demeure scandaleusement mal payé en France.» D'où un exil souhaité, vers la Romandie ou les Etats-Unis. «Comment voulez-vous qu'un chargé de cours dans une université, à qui l'on verse royalement 1700 euros par mois, s'offre des livres qui en valent plus de 100?»

Photo, la librairie Galignani à Paris (DR)

Prochaine chronique le vendredi 5 juillet. Le Musée d'art et d'histoire de Genève dévoile le contenu de ses futures expositions, et la triste fin de la collection Luquet de Saint-Germain, présentée par le MAH en 2003. 

 

 

 

 

 

 

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