Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Un vrai Canapé Polaire de Jean Royère? Une idée hors de prix

Crédits: Artcurial

Les maisons de vente aux enchères aiment le design autant que l'art contemporain ou la photo. Normal. C'est ce qui marche aujourd'hui. Que dis-je? C'est ce qui court. Artcurial, qui soigne en plus le secteur ultra-juteux de l'automobile de collection, vient donc d'organiser deux ventes à Paris. La première se voyait vouée aux pays scandinaves, qui ont produit beaucoup de choses dépouillées, décolorées et un peu ternes depuis les années 40. La seconde était la dispersion de la collection d'un Américain «amoureux du design français». La chose s'intitulait en toute simplicité «Collecting on the Wild Side». On a les titres que l'on peut. 

Cette seconde vacation a presque doublé ses objectifs avec 4 489 990 euros ou, pour faire couleur locale, 4 759 389 dollars. Presque tout s'est vendu. Il n'est resté que le 9 pour-cent des pièces sur le luxueux carreau de la maison du Rond-Point des Champs-Elysées. Il y avait bien sûr du Corbusier & Pierre Jeanneret. Du Charlotte Perriand. Ce sont toujours les mêmes noms. Fabien Naudan, vice-président d'Artcurial, s'est auto-congratulé. On n'est jamais mieux servi que par soi-même. «Artcurial confirme une nouvelle fois son rôle de leader mondial dans cette spécialité.»

Rouge avec deux fauteuils 

C'est cependant le lot phare que suscitera ici ma réflexion. Il s'agit d'un grand canapé Ours Polaire de Jean Royère (1902-1981). Une icône de la fin des années 1940 et du début de la décennie suivante. L'exemplaire d'Artcurial était rouge. Un plus. Il avait comme fidèles compagnons deux fauteuils. C'est devenu rare. Le trio vitaminé a totalisé 1 171 600 euros, vendu en deux lots (17 et 37). Il y a longtemps que Royère, mort aux Etats-Unis, a le vent en poupe des deux côtés de l'Atlantique. En juin 2007, une paire de fauteuils Polaire avait déjà grimpé à 204 500 euros. En septembre 2013, un canapé Polaire, hélas d'un vilain beige, en avait atteint 180 000. 

Oublié depuis les années 1970, le décorateur français a été remis en selle par une bande d'antiquaires parisiens, tous installés Rive Gauche (1). A l'initiateur Jacques Lacoste, qui est un vrai passionné à l'origine du grand livre sur Royère paru il y a quatre ans (en deux volumes), se sont ainsi joints Downtown, Patrick Seguin et quelques autres. Il existe ainsi une sorte de camarilla design de la seconde moitié du XXe siècle, qui a réussi à propulser le genre à des sommets incroyables. Il a fallu chercher les meubles où ils étaient. Charlotte Perriand a aussi bien produit pour le Japon que pour une station savoyarde. Pierre Jeanneret s'est surtout montré actif à Chandigarh, en Inde. Jean Royère a enfin séduit nombre d'Iraniens de l'époque du shah et de riches Libanais d'avant les guerres civiles.

Un beau carénage

N'empêche qu'une chose me surprend. En achetant très cher du Jean Prouvé, les collectionneurs se retrouvent avec de solides planches et un peu de métal. Du solide donc, que l'on peut souhaiter authentique pour ce prix. Les productions Prouvé, Perriand & Co ont en effet tendance à se multiplier. Avec les meubles Polaire, je serais moins sûr pour ce qui est du concret. Il y a là des petits pieds de bois et du tissu uni. Une boule. Je reconnais, pour en avoir vu le squelette, que l'armature d'un canapé Polaire possède quelque chose de somptueux. Afin de créer sa forme courbe en bois (on travaillait encore de manière artisanale vers 1950), les menuisiers ont créé de véritables carénages de bateau. 

N'empêche qu'il s'agit d'une idée, que menace la moindre tache sur le tissu. En plus, mieux vaudrait éviter de s'asseoir. Les derrières, même bien enrobés, révèlent à la longue un pouvoir abrasif. Difficile, tout de même, de mettre l’œuvre sous cloche. Un canapé Polaire, c'est énorme. Les riches amateurs achètent donc un concept, comme pour l'art minimal. Ils acquièrent surtout de l'image, ce qu'ont bien compris les antiquaires de la Rive Gauche. En voyant chez quelqu'un un canapé Royère (comme un tabouret Perriand ou une table Prouvé), facilement identifiable tant il a été reproduit dans des magazines de décoration, chacun sait qu'il s'agit d'une personne très riche. Et de goût par dessus le marché. De goût du moment, en tout cas. Mais demain existe-t-il?

(1) Jean Royère a fait don de ses archives en 1980 au Musée des arts décoratifs de Paris. Ce dernier en a fait une belle exposition il y a bien quelques années.

Photo (Artcurial): Le canapé rouge, sans les fauteuils.

Texte intercalaire.

 

 

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