Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Un Rubens du "Met" en vente à Londres. Histoire d'un pataquès

Crédits: Christie's

C'est l'un des clous de la vente Christie's de peinture ancienne de Londres, le 5 juillet. Le panneau n'apparaît pas très grand, mais il s'agit d'un Pierre-Paul Rubens (1577-1640). L’œuvre représente de plus sa fille Clara Serena, née d'un premier mariage et disparue à 12 ans. La mortalité pré-adolescente est restée très forte jusqu'au XIXe siècle. La multinationale en espère officiellement entre 3 et 5 millions de livres. Mais vu l'intense communication dont le tableau fait aujourd'hui l'objet, je suppose que Christie's compte sur des enchères autrement plus musclées. C'est, selon elle, «le premier Rubens important proposé depuis 2016». 

Il y a une histoire derrière cette vente. Elle se voit bien sûr pudiquement tue. Les dessous viennent de se voir révélés en français par «La tribune de l'art», un journal en ligne qui a par ailleurs changé hier de mise en page (1). J'en rajoute une couche. Le portrait appartenait au Metropolitan Museum de New York depuis 1960. Il l'avait reçu en don. L'institution a rétrogradé l’œuvre d'autographe à celui de réplique par un suiveur. Il y avait des doutes sur son compte depuis 1947. Privés, les musées américains ont le droit de vendre. Cela s'appelle du «deaccessioning». L'argent récupéré va en principe à de nouveaux achats. Ici, le «Met» avait mis la barre assez bas. Il en voulait entre 20 00 et 30 000 dollars chez Sotheby's le 1er février 2013.

Restauration spectaculaire 

Plusieurs amateurs ont alors flairé la bonne affaire. Clara Serena s'envolait à 626 500 dollars avec les frais, soit environ vingt fois plus qu'escompté. L'acheteur a depuis fait restaurer le tableau, qui a changé d'aspect. A un moment indéterminé, l'esquisse s'était vue complétée afin de devenir un vrai tableau. L'acquéreur est parvenu à faire admettre le panneau comme entièrement de la main de Rubens. Clara Serena se retrouvera en 2019 dans le «Corpus Rubenianum Ludwig Burchard» de Kalijne Van Der Stighelen, appelé à faire autorité. Selon une technique bien éprouvée, le nouveau propriétaire est parvenu à introduire son tableau dans plusieurs expositions prestigieuses. On l'a ainsi vu à la Maison de Rubens d'Anvers (c'était pour «Rubens en privé») comme à la National Gallery d'Edimbourg. Il l'a aussi confié, pour confrontation publique, à l'autre portrait de Clara Serena, alors fillette, que possède le prince de Liechtenstein. Une icône de la peinture flamande. 

Evidemment, pour le «Met», c'est un désastre. Vous me direz qu'il croule sous le poids des chefs-d’œuvre. Certes. Mais il y a un préjudice moral, d'autant plus que l'institution se retrouve depuis des années en crise financière et personnelle. Un directeur a été renvoyé. Une aile n'a pas pu se voir construite, faute d'argent. Le nouvel homme fort vient juste de se voir nommé. Et il ne sera pas si fort que ça, vu que la direction a été coupée en deux. L'affaire Clara Serena la fout mal, comme on dit dans le grand monde. Il est clair qu'avant de brader un tableau, on fait ses propres analyses. Et de toutes manières, comme l'a écrit le «Financial Times», on ne prend pas de tels risques pour seulement 20 000 ou 30 000 dollars. 

Cela dit, nul ne précise ce que le «Met» aura finalement fait des 626 500 dollars (moins la part de Sotheby's). Une bonne affaire, peut-être?

(1) La nouvel présentation ressemble à celle des quotidien français. J'avoue avoir pour le moment du mal à m'y retrouver. C'était moins joli, mais plus simple avant.

Photo (Christie's): Le portrait de Clara Serena Rubens après restauration. Fragment.

Texte intercalaire.

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