Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Succès chez Christie's New York pour un portrait dû à l'IA

Crédits: Obvious/Christie's

J'aurais dû vous en parler un peu plus tôt, mais il me manquait les réactions. Christie's a vendu jeudi à New York un tableau pour près d'un demi million de dollars. Jusque là rien d'étonnant. Je dirais même que c'est la routine en cette saison automnale. Seulement voilà! Le portrait d'Edmond de Bellamy, très inspiré par la peinture ancienne, n'émane pas d'un être humain. Il n'est pas «achéiropioète» non plus, comme on le disait jadis pour des œuvres attribuées à des anges. Il s'agit là, du moins en partie, d'une création de l'intelligence artificielle. 

La toile, ou plutôt l'imprimé au jet d'encre, résulte des essais d'un trio français, Obvious. Composé d'un entrepreneur, d'un ingénieur et tout de même d'un artiste, tous trois âgés de moins de trente ans, il a mis du temps à suggérer l’œuvre. Le système a d'abord dû avaler et digérer 15 000 portraits exécutés entre le XIV et le XXe siècle. Un programme a ensuite appris à la machine à imiter ces toiles. Il y a eu comme il se doit bien des essais, et donc beaucoup d'erreurs. L'ordinateur n'en a pas moins fini pour sortir des milliers de toiles. L'intervention humaine est venue ensuite. Le collectif Obvious a retenu onze exemplaires, les meilleurs à ses yeux. On peut à peine parler de pourcentage. L'une des pièces agréées a donc fini chez Christie's, qui l'a prise «en raison de son processus de création.» Pour faire du fric aussi. Une telle vente, la première du genre, devient par définition événementielle. Je vous signale que la multinationale a annoncé la chose dès le mois d'août.

Une imitation 

Obvious a cité parmi ses sources d’inspiration (à part l'histoire de l'art, bien sûr) l’algorithme GAN, créé par Ian Goodfellow. Un algorithme utilisé depuis plusieurs années, ce qui le rend aux yeux de certains déjà obsolète. Le trio a aussi évoqué l'artiste Robbie Barrat, 19 ans, dont je n'avais jamais entendu parler. Mais il serait bien connu de la communauté IA. La chose n'a pas suffi à convaincre celle-ci. Le «New York Times» a noté, comme le relève un article du «Monde» paru à la rubrique technologie et non arts, le peu d'originalité du résultat mis en cause par ladite communauté. Une effigie dans les flous. Aucun effet inattendu. L'IA en reste ici à des imitations. Un peu comme pour le faux Rembrandt, créé il y a quelques moins avec des éléments des vrais. Ce n'est comme de juste pas l'avis de Richard Lloyd, le responsable de Christie's cité dans la presse. Pour lui, «le résultat reflète de façon pure la forme de créativité de la machine.»

Toujours est-il qu'à en lire un autre article, plus concret, le portrait d'Edmond Bellamy a véritablement «explosé». La multinationale l'avait estimé entre 7000 et 10 000 dollars. Une véritable provocation. La piqûre a fonctionné sur divers amateurs. Trois étaient au téléphone. Un «online». Le cinquième (un homme) dans la salle. Une compétition à cinq devient par définition explosive. Le prix final, en tenant compte des taxes, a été de 432'000 dollars. La question est maintenant de savoir s'il s'est créé jeudi un nouveau marché juteux avec une nouvelle génération d'amateurs, ou s'il s'agit d'un simple événement historique. Réponse dans quelques mois.

Photo (Obvious/Christie's): Le haut du portrait.

Texte intercalaire.

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